Montréal - Les jeunes de la rue se piquent toujours autant

À Montréal, les jeunes de la rue sont toujours aussi nombreux à s'injecter des drogues qu'en 1994. Ils sont par ailleurs un peu plus portés sur le crack mais, bonne nouvelle, ils sont nettement moins nombreux à employer des seringues souillées, ce qui les a protégés du VIH. Malheureusement, le virus de l'hépatite C continue, quant à lui, de faire des ravages, révèle-t-on dans le cadre de Rond Point 2005, congrès national en toxicomanie organisé à l'initiative de la Fédération québécoise des centres de réadaptation pour personnes alcooliques et autres toxicomanes (FQCRPAT) qui débute aujourd'hui.

La Dre Élise Roy, médecin conseil à la Direction de la santé publique de Montréal, a dressé ce portrait des jeunes toxicomanes de la rue après avoir recruté, entre 1995 et 2004, 1633 jeunes, qui s'étaient retrouvés plus d'une fois sans abri au cours de l'année. Ces jeunes qui avaient dû coucher dehors ou avaient utilisé régulièrement (plus de trois fois) les services des organismes de rue, comme les refuges, le centre de jour Chez Pops ou les roulottes, comme L'Anonyme et Le Bon Dieu dans la rue, étaient âgés de 14 à 23 ans au moment de leur entrée dans l'étude. Tous les six mois, ces jeunes ont répondu à un questionnaire et ont fourni un échantillon de salive ou de sang pour le dépistage du VIH et de l'hépatite C.

Selon l'échelle DAST (drug abuse screening test), il est apparu que plus de la moitié (56 %) des jeunes de la rue sont aujourd'hui aux prises avec un problème sérieux de consommation de drogues ayant des conséquences graves tant sur le plan personnel et social que sur leur santé. Et ils sont presque 50 % à consommer de l'alcool de façon problématique. Quarante six pour cent de ces jeunes sans-abri disaient avoir déjà consommé une drogue par injection lorsqu'ils sont entrés dans l'étude.

Que consomment ces jeunes de la rue? Plus de 99 % d'entre eux ont déjà consommé de la marijuana, 92 % des hallucinogènes, qui regroupent l'acide, le PCP et les champignons magiques, 86 % de la cocaïne sous ses différentes formes (injectée, fumée et prisée), notamment du crack, 67 % des amphétamines, sous ses diverses formules y compris l'ecstasy, 42 % de l'héroïne et 22 % de la colle et d'autres nouvelles substances, parmi lesquelles figurent des hallucinogènes, comme la kétamine, le datura, GHB. «L'ecstasy n'est pas aussi populaire dans la rue que dans le milieu scolaire et universitaire ainsi que parmi les adeptes de raves», fait remarquer la chercheuse.

Parmi les drogues le plus souvent consommées, la marijuana demeure en tête de liste, suivie de la cocaïne, puis des hallucinogènes et finalement de l'héroïne, précise la Dre Roy. Les substances que les jeunes de la rue se sont le plus couramment injectées sont la cocaïne, pour 51 % d'entre eux, et l'héroïne, pour 45 % d'entre eux. «Ces préférences diffèrent de celles des toxicomanes âgés de plus de trente ans qui jettent leur dévolu majoritairement sur la cocaïne, probablement parce qu'il est plus facile de s'en procurer, avance Élise Roy. Les jeunes sont nombreux à choisir l'héroïne car elle n'est pas très chère et véhicule l'image de la drogue de l'élite, puisqu'elle fait référence à l'imaginaire lié à certains films, comme Transpotting, ou certains livres, tels que Moi, Christiane F., 13 ans droguée, prostituée.» Or ceux qui essaient l'héroïne ont plus tendance à continuer à s'injecter de la drogue que ceux qui s'initient à l'injection avec de la cocaïne, et ce, probablement en raison de l'effet d'accoutumance que provoque l'héroïne.

Ce mode de consommation a des conséquences dramatiques. Les jeunes de la rue qui s'injectent des drogues courent un risque presque trois fois plus élevé de décéder que ceux qui ne se piquent pas. Ils ont aussi sept fois plus de risques de contracter le VIH et sont 28 fois plus nombreux à être infectés par le virus de l'hépatite C, précise le médecin.

«On constate qu'heureusement les amphétamines ne sont pas les drogues le plus souvent consommées. Mais on s'inquiète que certains types d'amphétamines injectables, comme la métamphétamine, qui sont très en vogue dans l'Ouest canadien prennent de la popularité à Montréal, car il s'agit de drogues extrêmement dangereuses, aux effets prolongés, qui peuvent provoquer des psychoses», poursuit la chercheuse.

Les tendances

Entre 1995 et 2004, la tendance se maintient: il y a chaque année 7 % des jeunes de la rue qui commencent à se piquer. Et la proportion de ceux qui consomment activement des drogues injectables continue d'atteindre les 30 %. «Le problème de l'injection demeure donc préoccupant dans le sens où il ne diminue pas, souligne Élise Roy. On s'attelle à développer des projets visant à prévenir le passage à l'injection.»

La consommation de crack est quant à elle en légère hausse. Après avoir traversé un creux en 1993, alors que seulement 17 % des jeunes en absorbaient, et atteint un pic en 2001 tandis qu'on comptait 35 % d'adeptes, on observe en moyenne une légère augmentation au cours des dix dernières années, puisque environ 28 % des jeunes de la rue en consomment aujourd'hui. Le crack ne semble néanmoins pas en voie de supplanter les drogues injectables.

Bonnes nouvelles

Depuis 1995, les chercheurs ont noté une baisse significative du nombre de jeunes qui emploient des seringues, des cuillères et des filtres ou coton souillés, c'est-à-dire déjà utilisés par d'autres toxicomanes. «Même si on compte le même nombre d'injecteurs depuis 1995, ceux-ci sont de moins en moins nombreux à partager le matériel d'injection», indique Élise Roy. Malheureusement, ces nouveaux comportements ne se traduisent pas par une chute du nombre de cas d'hépatite C, puisque un jeune injecteur sur quatre contracte le virus chaque année. Ce virus se transmet beaucoup plus facilement par la cuillère et le filtre de cigarette ou le coton — qui servent de filtre — que le VIH, précise la chercheuse. «Il suffit d'un simple écart de conduite pour l'attraper compte tenu du fait que la prévalence de l'hépatite C est très élevée au sein de cette population — un jeune sur deux serait infecté contre 4 % de jeunes injecteurs qui seraient porteurs du VIH.» Le nombre de jeunes toxicomanes infectés par le VIH a par contre légèrement diminué au cours des dix dernières années.

Les services d'échange de seringues où l'on fournit des seringues propres, des cuillères, des filtres et de l'eau pour diluer la drogue et laver les seringues sont de toute évidence très efficaces, déclare Élise Roy. Il est devenu la norme parmi les toxicomanes d'aller chercher des seringues propres à Cactus ou à Spectre, et d'éviter de les partager. «Il est clair qu'il faut augmenter la distribution de matériel et améliorer les lieux de distribution, car l'accès n'est pas encore suffisant», explique-t-elle.

Autre point positif qui ressort néanmoins de ces tristes statistiques. Le tiers des jeunes qui avaient déjà consommé des drogues injectables ne s'étaient pas injecté de drogue au cours des six derniers mois, et une bonne proportion ne se sont piqués que quelques rares fois dans leur vie. «Ce n'est pas parce qu'on essaie l'injection qu'on va persister et qu'on deviendra pour toujours un injecteur, souligne la Dre Roy. Ce n'est donc pas désespéré pour les jeunes qui amorcent une "carrière" d'injecteur. Il y a donc là une occasion pour une intervention précoce destinée à les inciter à cesser ce type de consommation.»

Il faut aussi prévenir le «passage» à l'injection chez les jeunes, ajoute la chercheuse, dont l'équipe travaille depuis deux ans à une campagne de prévention que l'on espère lancer l'été prochain. Cette campagne sera principalement axée sur le renforcement des perceptions négatives qu'ont les jeunes au sujet de l'injection quand ils arrivent dans la rue.

Au départ, les jeunes ont généralement des préjugés négatifs à l'égard de l'injection, souligne la Dre Roy. Mais quand ils se rendent compte que ceux qui se piquent sont légion et «qu'ils ont l'air d'avoir du fun à le faire, surtout les plus jeunes qui sont encore dans une phase de lune de miel», ils perdent graduellement leurs craintes et se laissent entraîner. Pour certains, le passage à l'acte est «valorisant, car il leur permet d'avoir l'air plus tough».

Ainsi, d'une part, «le néophyte essaie de s'acoquiner avec le plus expérimenté pour avoir du plaisir, pour essayer de nouvelles drogues et se faire accepter du milieu de la rue. D'autre part, le plus expérimenté est content d'avoir une petite crevette avec lui pour partager les coûts de ses achats de drogues».

Les jeunes, qui en moyenne sont âgés de 16 ans quand ils expérimentent les drogues injectables, redoutent la dépendance qu'ils pourraient développer et le fait qu'ils devront peut-être voler leurs proches alors que cela les répugne, qu'ils peuvent ruiner leur vie, perdre leurs amis et leur famille et ruiner leur vie. «Mais en même temps, nombre d'entre eux croient qu'ils réussiront à contrôler leur consommation, indique la Dre Élise Roy. C'est cette pensée magique qui est très prévalente et que l'on veut battre en brèche avec notre campagne.»