Revue de presse - Libérez-nous des libéraux, version ROC

«Bottez-leur le derrière pour les chasser du pouvoir», écrivait de manière viscérale le Calgary Sun hier, en éditorial, commentant le «Brault Show». Bref, c'est Libérez-nous des libéraux, version ROC (Rest of Canada).

«Détruisez-les: voilà notre conseil au chef du Parti conservateur, Stephen Harper», écrivait le Sun, enragé comme jamais. «Faites tomber ce gouvernement minoritaire corrompu et envoyez le Canada en élections, ce qui résultera en un anéantissement électoral des libéraux par les Canadiens en colère. Et ce sera bien mérité.» Toute la semaine, pourtant, les deux Sun de l'Alberta (de Calgary et d'Edmonton) avaient prôné la patience aux conservateurs, leur demandant d'attendre la fin de l'ordonnance de non-publication avant de défaire les libéraux. «Mais là, l'interdit a été levé... et les libéraux aussi, bientôt, lèveront les pattes.»

À l'inverse, le Globe and Mail, en éditorial, recommandait hier la prudence. Même s'il a l'air très crédible et que ses propos correspondent au contenu des documents mis en preuve par la commission, Brault n'est qu'un témoin parmi plusieurs, «une des pièces du casse-tête». De plus, ce témoin est accusé au criminel et «a objectivement intérêt à faire paraître le Parti libéral sous son pire jour pour se disculper», note le Globe.

De toute façon, certains croient que ce n'est pas une bonne idée d'aller en élections. Alisha Sims, dans le Medicine Hat News, écrivait hier qu'en cas d'élection, il n'y a qu'au Québec que les libéraux seraient boudés par l'électorat. Et «Paul Martin fera exactement comme lors de la dernière campagne électorale: il diabolisera le Parti conservateur, il dira que ce dernier démolira le système de santé public et que, sous son règne, les femmes coupables d'avoir pensé à l'avortement se retrouveront en prison». Et Martin reviendra au pouvoir, dit Sims.

Watergate

Reste que tout le monde dans le ROC semble avoir été pris par surprise par l'ampleur des allégations contenues dans le témoignage de l'ex-président de Groupaction, Jean Brault. Comme si, la semaine durant, on n'avait pas vraiment cru les informations révélées par les blogues américains. D'où l'énorme «Bombshell» (bombe) qui couvrait plusieurs journaux hier, dont le National Post, qui consacrait l'ensemble de sa page couverture à une citation de Brault.

C'est «mille fois pire que ce qu'on croyait», a écrit le Edmonton Sun. «Seul John Grisham [l'auteur de La firme] aurait pu inventer une affaire du genre», a écrit John Ivison. Il s'agit du «Watergate du Canada», a affirmé Don Martin dans le National Post, évoquant le grand scandale qui a eu raison du président Richard Nixon dans les années 70. C'est «aussi grave, sinon pire, que le Watergate», a renchéri John Ibbitson, hier, dans le Globe and Mail. James Travers, dans le Toronto Star, a fait la même comparaison.

Pour Ibbitson, il y a toutefois une différence entre le Watergate et le scandale des commandites. On sait, d'une part, que Nixon avait mis la main à la pâte pour empêcher que le scandale du cambriolage chez les démocrates de 1972 ne soit révélé. Mais, pour l'instant, aucune preuve n'indique que Jean Chrétien ou Paul Martin aient été directement impliqués, souligne Ibbitson. Ce dernier estime que nous avons maintenant le choix de fonder notre jugement sur «un témoignage unique» et de réclamer la tenue d'élection. Sinon, dit-il, nous réservons notre jugement jusqu'à ce que les tribunaux et le juge Gomery aient tranché.

Mais certains, comme le Toronto Sun, ne croient pas qu'il soit nécessaire d'attendre pour se faire une idée. Il est tout simplement impossible que Jean Chrétien, comme il l'a soutenu à la commission Gomery, n'ait rien su de ce qui se manigançait autour de lui.

Car il aurait ignoré:

- que Brault, «qui a des liens avec la famille Chrétien depuis 30 ans», a donné plus d'un million au Parti libéral dans les neuf dernières années, en retour de 40 millions de contrats;

- que Brault a payé des milliers de dollars à la firme de Corriveau pour ne rien faire;

- que son grand frère Gaby Chrétien a conspiré avec Brault pour faire de fausses factures;

- que sa nièce, qui avait déjà travaillé pour Corriveau, a aussi fait pression sur Brault pour qu'il embauche des militants libéraux.

Etc. «C'est tout simplement incroyable», écrit le Sun.

Le Globe and Mail aussi, en éditorial, trouvait difficile de croire la version présentée par Jean Chrétien à la commission en début d'année. Après avoir rappelé «l'attitude d'irrespect» de l'ancien premier ministre, le Globe recommande au juge Gomery de le convoquer de nouveau. «Et, cette fois, M. Chrétien devrait laisser ses balles de golf à la maison.»

Séparatisme: la renaissance

La commission Gomery a-t-elle transformé Jean Chrétien en «allier objectif des séparatistes»? Selon James Travers, du Toronto star, c'est effectivement le cas. Et c'est une «transformation extrême». Non seulement le scandale suscite la colère des Québécois, mais, en plus, «la loi sur la clarté de Chrétien pourrait s'avérer être un outil fort utile pour ceux qui veulent briser le pays». Pourquoi? Parce qu'elle procure un mode d'emploi, une procédure. Sinon, eh bien, les libéraux seront chassés du pouvoir par les conservateurs. Et quel Canada aurons-nous alors? «Le modèle asymétrique» du conservateur Stephen Harper, forcé de céder devant un Duceppe puissant pour rendre la fédération encore plus décentralisée qu'elle l'est actuellement... «ou pire», démantelée. Bref, le contraire de ce que Chrétien souhaitait. Tout ça à cause du «malin génie» des commandites, devenu incontrôlable.

«Un cadeau au séparatisme»: voilà ce que cette commission représente désormais, a écrit Graeme Hamilton dans le National Post, hier. Les allégations provoquent une telle nausée chez les Québécois que le Parti libéral du Canada pourrait, dans les prochaines élections, faire encore moins bien que les 21 sièges obtenus en 2003. La prochaine fois, il pourrait emporter tout au plus une douzaine de circonscriptions au Québec. «Et avec les libéraux provinciaux de Jean Charest qui croupissent dans les sondages, une victoire du Bloc ouvrirait la voie pour un autre référendum sur la souveraineté.» Au moins, les allégations de «contributions inappropriées» au Parti québécois l'ont empêché de trop pavoiser hier, dit-il.

Selon Hamilton, les Québécois sont aussi en furie que les gens du ROC de voir l'argent des contribuables enrichir le parti au pouvoir. «Mais ils reprochent en plus aux libéraux d'avoir entaché la réputation de leur province avec un scandale qui donne l'impression que c'est leur culture politique qui est corrompue.» Hamilton raconte que le cynisme à l'endroit de tout ce qui relève du fédéral au Québec est tellement aigu actuellement que «l'apparition d'un logo du Canada à la fin d'un vidéo, lors d'une conférence universitaire, a provoqué des blagues de commandites».

arobitaille@sympatico.ca