Gérard Filion, 1909-2005 - Un catalyseur de l'évolution québécoise

Gérard Filion en 1999: «Il n’y a jamais trop d’information: on choisit, on n’est pas obligés de tout gober.»
Photo: Jacques Grenier Gérard Filion en 1999: «Il n’y a jamais trop d’information: on choisit, on n’est pas obligés de tout gober.»

L'ex-directeur du Devoir et adversaire acharné du régime de Maurice Duplessis, Gérard Filion, s'est éteint samedi matin à l'âge de 95 ans. Sous sa gouverne, Le Devoir avait retrouvé tout le lustre du journal de combat qu'avait fondé Henri Bourassa, et son règne de 16 ans, marqué par de nombreux coups d'éclat, a contribué à ouvrir la voie à la Révolution tranquille.

«Moi, directeur du Devoir? Es-tu sérieux?» C'est ainsi que Gérard Filion réagit lorsque, en 1945, Jacques Perrault l'invite à prendre la relève de Georges Pelletier à la direction du Devoir, comme il le relate dans ses mémoires publiés en 1989 aux Éditions du Boréal. M. Filion hésite: Le Devoir est en situation financière précaire, le lectorat est vieillissant et plusieurs bons journalistes ont quitté le navire. Bref, la fonction qu'on lui propose ne s'annonce pas de tout repos. Il refuse. Mais lorsque Jacques Perrault revient à la charge l'année suivante, il finit par accepter, et son arrivée à la barre du Devoir, en avril 1947, marque le début d'une nouvelle ère pour le quotidien de la rue Notre-Dame.

Le nouveau directeur entreprend de faire le ménage dans les finances du journal dont le tirage périclite. Il rajeunit la salle de rédaction, dote l'institution d'équipements plus performants, recrute André Laurendeau et, surtout, il fait clairement état de ses positions sur diverses questions d'actualité dans une série d'articles baptisés Positions.

Lutte contre le duplessisme

Avec Gérard Filion à la barre, Le Devoir mène une lutte acharnée contre le duplessisme et, à maintes reprises, se range du côté des travailleurs dans plusieurs conflits notamment lors de la grève de l'amiante en 1949. Les éditoriaux assassins à l'endroit de Maurice Duplessis que signe Gérard Filion à cette époque de grande noirceur ne manquent pas d'alimenter la colère du premier ministre qui cesse d'inviter les journalistes du Devoir à ses conférences de presse.

Ceux qui s'y risqueront se feront montrer la sortie par Maurice Duplessis lui-même qui ne s'embarrasse pas du concept de liberté d'expression. L'un de ces journalistes, Guy Lamarche, se fera d'ailleurs expulser par un policier à la demande du premier ministre.

«Le Devoir jouait un rôle indispensable quand il combattait le régime Duplessis. C'était la bagarre constante avec lui, indique Michel Roy, ex-journaliste du Devoir. Vous noterez chez Filion une aptitude à écrire avec une grande clarté, avec une précision et une objectivité parfaites.» Gérard Filion n'était pas du genre à s'éterniser dans la salle de rédaction ou à dicter ses opinions à son personnel, confie M. Roy. «Et ce n'était pas l'homme des tapes dans le dos», dit-il. Mais l'une de ses plus grandes contributions au Devoir, ajoute M. Roy, c'est d'avoir donné au journal cette «capacité à résister à la faiblesse inhérente d'un journal pauvre, son aptitude à rechercher et à obtenir des fonds». En 1953, lorsque le journal Le Canada ferme ses portes, Gérard Filion saute sur l'occasion pour transformer le Devoir, de publication de l'après-midi qu'il était, en un quotidien du matin. Cette manoeuvre fait bondir le tirage du journal.

C'est aussi sous la gouverne de Filion que Le Devoir publie, avec la participation de Pacifique Plante, une série d'articles sur la prostitution et le jeu, des activités florissantes à Montréal. Puis, en 1958, éclate dans les pages du Devoir le scandale de la Corporation de Gaz naturel qui éclabousse plusieurs ministres du cabinet Duplessis.

Jean-Marc Léger, ex-journaliste aux actualités internationales, se souvient d'un homme très exigeant, mais souligne que Gérard Filion était aussi reconnu pour son côté blagueur et son humour. Mais surtout, dit-il, Gérard Filion a profondément transformé Le Devoir. «Trouvant que Le Devoir était devenu un peu conservateur avec les années et souhaitant secouer le cocotier, il estimait que le journal devait non seulement être à l'écoute de la société nouvelle, mais aussi pouvoir être un moteur de l'évolution», explique-t-il.

Lorsqu'il quittera Le Devoir en 1963, Gérard Filion deviendra directeur général de la Société générale de financement. Il occupera ensuite les fonctions de commissaire, puis de président, de la commission scolaire de Saint-Bruno-de-Montarville. Là encore, il fera sa marque en développant des projets pédagogiques qui ouvriront la voie, à terme, à l'établissement d'un réseau secondaire public. De 1960 à 1968, il fut maire de la municipalité de Saint-Bruno-de-Montarville, son lieu de résidence.

Commission Parent

Au début des années 60, le sociologue Guy Rocher a siégé avec M. Filion au sein de la commission Parent dont les travaux devaient mener à la création du ministère de l'Éducation. Il rappelle que l'aide de M. Filion avait été fort précieuse. «Ce n'était pas le conciliateur par excellence, il prenait position. Mais il prenait position de telle manière qu'il réussissait à nous rallier», relate M. Rocher.

Même s'il a maintes fois été sollicité pour sauter dans l'arène politique, Gérard Filion n'a jamais succombé aux «sirènes de la politique». Paul Gérin-Lajoie, premier titulaire du ministère de l'Éducation, se demande d'ailleurs si Gérard Filion y aurait connu du succès. «Je crois qu'avec son tempérament un peu cassant et tranché il aurait eu de la difficulté à s'adapter au monde politique où on doit nécessairement faire des compromis et mettre de l'eau dans son vin», indique-t-il.

Fils de cultivateur né à L'Isle-Verte en 1909, Gérard Filion était le cadet d'une famille de 17 enfants. En 1934, il avait obtenu sa licence en sciences commerciales avant de devenir rédacteur de la Terre de chez nous, puis secrétaire général de l'Union catholique des cultivateurs, rebaptisée aujourd'hui Union des producteurs agricoles (UPA).

Gérard Filion, qui avait épousé Françoise Servêtre (aujourd'hui décédée), a eu neuf enfants, quatorze petits-enfants et trois arrière-petits-enfants. Ses funérailles auront lieu demain à 11h à l'église de Saint-Bruno-de-Montarville.