Mille étincelles!

On a souvent dit d'elle qu'elle a des ailes. Mère attitrée des Muses, voyageuse de nature, étincelle de l'esprit et gardienne du passé (Cicéron), la mémoire est comparée, dans Macbeth par exemple, à une sentinelle qui veille jalousement sur ses biens. De la braise du passé surgiront par-ci par-là comme d'un feu rarement éteint mille faits, des images, des mots parfois qui, autrement, risqueraient d'être enterrés vivants sous le poids inévitable d'une multitude d'événements imprévisibles.

Étincelle ou sentinelle, qui pourra la faire taire? Le faut-il vraiment? Sélective, parfois éclectique, souvent partisane, parfois réductrice, obsessive à l'occasion, mais bon!, que ferais-je sans elle? Où en serais-je? Pour raconter, écrire, transcrire même, chanter, discourir, voire éterniser mes amours, elle est là, je le dis, indispensable.

La mémoire a même ses héros, ses penseurs, ses athlètes. Parmi ses plus célèbres théoriciens, il y a Platon, Aristote, Augustin l'Africain d'Hippone, Thomas d'Aquin. Plus près de nous: Freud à sa façon, surtout Bergson et, aujourd'hui, en pays francophones, un Ricoeur qui n'en finit pas de disserter sur les fonctions narratives du récit. D'autres? Bien sûr. Qui ne voudrait saluer ici, au moins en passant, la mémoire prodigieuse de ces musiciens, comédiens, chansonniers, artistes de l'oralité qui, par coeur (ah! la jolie expression!), nous offrent l'intégrale des Sonates pour piano de Beethoven ou Le Cid de Corneille? J'entends encore pour ma part la grande Françoise Faucher dire sans broncher des pages et des pages de Claudel ou encore, un exemple parmi tant d'autres, Danièle Panneton jouer de mémoire avec Les Mots du regretté Jean-Pierre Ronfard. Puisque nous y sommes, je nommerais les films de Perreault, les contes de Ferron, les ineffables commémorations de la Sagouine, les jongleries poétiques de Gilles Vigneault. Et Grégory Charles, donc! Comme pour l'amadouer ou la faire taire, je ne sais plus, un autre artiste célèbre de chez nous, sérigraphe et peintre, René Derouin, jettera à l'eau des centaines de statuettes sculptées de sa main pour que le fleuve au moins se souvienne de certaines personnes aimées qui y habitent.

Tout ceci dit, rappelé, à cause de Pâques. Pâques 2005! Pâques des souvenirs! Pâque de la mémoire! Temps exemplaire de la pensée croyante! Samedi, ce samedi, lors de la veillée pascale, un sommet du temps liturgique, l'assemblée, aussitôt regroupée, écoute sa mémoire. Viennent à la suite, lus, chantés ou psalmodiés, les premiers récits de la Genèse, le célèbre passage de la mer Rouge si cher à la liturgie juive, l'histoire de Moïse, celle du grand Abraham jamais oublié des musulmans. Suivent des extraits des prophètes, surgit peu à peu le souvenir du grand initiateur de la foi chrétienne, Jésus de Nazareth. Grâce à la Parole, la foi éclate en mille étincelles. À la mémoire de Jésus aux divers visages, humain, divin, souffrant, glorifié, annonçant même son retour, se greffe l'espérance d'un temps éternel. Se souvenir, c'est s'instruire! Se souvenir, c'est aimer!

À ce propos, nous n'ignorons pas qu'à trop se souvenir on risque de s'exiler, comme à coudre du vieux on risque de perdre son fil. Il reste que plusieurs d'entre nous partagent actuellement une grande inquiétude en lien avec la mémoire religieuse des Québécois de souche. Il en serait même de cette mémoire comme de la glace de nos rivières au printemps. Elle s'amincit à un point tel que, le devoir de mémoire perdu, par ignorance ou, pire, par refus global, certaines de nos embarcations — lisons nos institutions — risquent de couler à pic.

De toute façon, cette grande noirceur de notre époque en matière de religion nous renvoie aux appels pressants d'un illustre libérateur et à son célèbre discours inaugural en 1994. Nelson Mandela, héritier, on le sait, de la tradition implorante de certains negro spirituals, suppliait ses compatriotes enfin délivrés: «Nous portons en nous une force qui nous dépasse complètement. [...] Tu es un enfant de Dieu. Te rapetisser n'aide le monde en rien. [...] Si nous laissons briller cette lumière qui est la nôtre, nous permettrons inconsciemment à d'autres de faire de même.» Ainsi de suite!

Joyeuses Pâques!