Simard préfère le privé pour ses enfants

La cadette du ministre de l'Éducation, Sylvain Simard, achève présentement sa scolarité au Lycée Claudel d'Ottawa, une école privée dont la pédagogie est française, a appris Le Devoir. Les deux autres enfants du ministre ont aussi fréquenté l'école privée.

Ces choix personnels, qui ont été effectués avant son entrée en politique active, ne doivent cependant pas laisser planer de doute quant à la qualité du système scolaire public québécois dont le ministre a la charge, rétorque fermement M. Simard.

Le ministre de l'Éducation a trois enfants de plus de 16 ans issus de deux unions différentes. Si l'aînée a goûté aux deux réseaux — primaire public et secondaire public et privé —, les deux plus jeunes, dont la mère est d'origine française, ont tous deux fréquenté le Lycée Claudel d'Ottawa, une école privée dont le programme et la pédagogie sont sous l'égide du système français et où les élèves sont inscrits depuis la maternelle jusqu'au baccalauréat français, l'équivalent de notre diplôme d'études collégiales.

L'un des trois enfants est toutefois passé du Lycée Claudel au Collège Jean-de-Brébeuf, à Montréal, où il a terminé son secondaire ainsi que son collégial. La cadette doit entamer dans quelques jours à Claudel la «première», soit l'équivalent dans le système français de la première année du collégial québécois.

«Il n'y a pas de contradiction entre être ministre de l'Éducation et avoir choisi, pour des raisons personnelles, le parcours que mes enfants ont choisi, a expliqué hier Sylvain Simard lors d'un entretien téléphonique. Je ne crois pas que le ministre de l'Éducation doive répondre de ces questions-là, mais je vous dirai que je suis un défenseur 24 heures sur 24 du système scolaire québécois, et particulièrement du système public québécois.»

Le choix du Lycée Claudel, situé en Ontario, a fait l'objet de discussions avec sa conjointe actuelle, d'origine française. «Ma fille fréquente le Lycée Claudel depuis la maternelle, c'est-à-dire depuis l'âge de quatre ans, et c'est un choix que nous avons fait sa mère et moi [...] J'étais d'accord, et j'assume.»

Sa fille aînée, dont la mère n'est pas française, a aussi fréquenté le réseau des écoles à pédagogie française, puisqu'elle a fait une partie de sa scolarité au Collège Stanislas. Elle a aussi fréquenté l'école secondaire publique. Interrogé sur les répercussions que de tels choix, effectués bien avant son entrée dans la vie politique active, peuvent indiquer sur sa perception du réseau public québécois, le ministre insiste: «Je défends haut et fort [le système public québécois], je n'ai même pas à en faire la démonstration, et je suis parfaitement bien placé, après avoir enseigné à tous les niveaux du système scolaire québécois, après avoir vécu toute ma vie en relation avec le système scolaire québécois. Je ne vois pas en quoi je pourrais être le moindrement contestable à ce point de vue là.»

Ces questions délicates, qui surfent sur la vie privée des hommes et femmes publics, sont rarement débattues au Québec. «Il est impossible à mon avis de donner une opinion tranchée sur une telle question, et toute personne qui le ferait sombrerait dans la morale», explique Yves Boisvert, professeur associé à l'École nationale d'administration publique et directeur du Laboratoire d'éthique publique.

«En fait, on ne doit peut-être pas tant insister sur le choix que [le ministre Simard] a fait, mais plutôt sur ce que signifie ce choix, explique le professeur Boisvert. Il doit nous dire pourquoi il l'a fait: est-ce à cause de raisons publiques, comme la violence dans les écoles publiques, ou de la médiocrité du système? Si oui, son choix ne révèle-t-il pas une faiblesse du système public dont il a la responsabilité?»

«C'est un choix qui s'est fait comme choix de couple, rétorque le ministre Simard, et je suis un ministre de l'Éducation dévoué entièrement, et tout le monde le reconnaît, à défendre le système que nous avons, qui est un excellent système, qui a ses faiblesses mais qui a aussi ses forces remarquables.»

Toute incursion dans la sphère privée des hommes et femmes publics entraîne son lot de malaises et nécessite une bonne dose de nuances. Le ministre de l'Éducation, qui est aussi père et conjoint, a droit à ses choix personnels, diront certains. Mais la nature de ces choix, rétorqueront les autres, n'illustre-t-elle pas ses croyances profondes et s'interpose-t-elle avec ce qu'il défend dans sa vie professionnelle?

«Nous sommes en terrain délicat, où rien n'est noir ni blanc, ajoute Yves Boisvert. Dans la mesure où ses choix privés n'ont pas d'incidence sur sa vie publique, il peut bien faire comme bon lui semble. Mais est-ce qu'avec son choix il invalide le système public québécois? voilà la question.» Le choix d'une école privée où l'on dispense le programme et la pédagogie français se répercute-t-il en effet sur sa vie publique de tous les jours, où le ministre de l'Éducation a la responsabilité de veiller au bien du service d'éducation publique québécois?

«Poser la question, déjà, c'est faire avancer le débat, parce qu'au Québec, on a peur de ce type de réflexions, on dirait», ajoute Yves Boisvert, qui avance prudemment sur le terrain des choix privés ministériels.

«Les statistiques n'ont-elles pas toujours démontré que ce sont les enseignants des réseaux scolaires primaire et secondaire publics qui envoient le plus leurs enfants dans le réseau privé?», demande aussi Denis Jeffrey, professeur au département d'études sur l'enseignement et l'apprentissage à l'Université Laval. «C'est une question difficile, mais il m'apparaît que nous sommes plus devant un choix de parents que devant un choix de ministre. Ce qu'il encourage peut-être, par son geste, c'est le libre choix des parents.»

Le Lycée Claudel — qu'ont aussi fréquenté les trois enfants du chef libéral québécois Jean Charest à l'époque où il était député fédéral conservateur à Ottawa — a pignon sur rue à Ottawa depuis 1962. Il fait partie d'un réseau d'établissements scolaires français situés à l'étranger, tels les collèges Marie-de-France, Stanislas et le Collège français situés à Montréal.

On se rappellera qu'une nouvelle similaire publiée au printemps 2000 à propos du prédécesseur de Sylvain Simard, François Legault, avait avivé les passions. On y rapportait le choix d'un établissement primaire privé pour les petits garçons du ministre. La proximité de l'établissement par rapport à sa résidence expliquait le choix de l'établissement, avait alors invoqué M. Legault. Par la voix de son attachée de presse, la ministre Pauline Marois, qui a elle aussi obtenu le portefeuille de l'Éducation, avait alors réitéré sa confiance pour le réseau public, que ses quatre enfants ont fréquenté.