France, mère des arts... que sont tes enfants devenus?

Arrivé en Amérique en 1966, de ce pays dont les Québécois se sentent si proches et si différents à la fois, n'ayant jamais renié mes origines hexagonales bien qu'ayant servi le Québec pendant la plus grande partie de ma vie professionnelle, je suis toujours perplexe, et parfois peiné, de constater l'incompréhension et la méconnaissance du Québec dont font preuve certains intellectuels français.

Les commentaires, tant sur la forme que sur le fond, de Bernard-Henri Lévy sur l'affaire Juppé, parus récemment dans Le Point et repris par Le Devoir, n'en sont que malheureusement une illustration supplémentaire. Le tourbillon médiatique qu'il crée méthodiquement autour de lui, avec la complicité de la presse électronique et écrite française, à coups de demi-mensonges et de demi-vérités, ne justifie en rien la malhonnêteté de ses arguments, même si ses propres détracteurs se laissent prendre à ses pièges délibérés.

BHL a été de tous les combats humanitaires des 20 dernières années et sa lutte sans relâche contre tous les «ismes» de la planète mérite notre respect. Mais nous sommes au Québec, où les moyens qu'il utilise pour, tel Napoléon, se sacrer lui-même empereur du Bien, n'auraient trouvé grâce aux yeux de personne sans que nul nous qualifiât de tel ou tel «isme».

Nous devons donc répondre sur notre terrain, celui de la rigueur, à celui qui, lui-même, a déclaré qu'«on ne lutte pas contre les menteurs avec l'arme du mensonge». La forme ne doit jamais détourner des vrais débats, et c'est pour cela qu'elle est si importante.

Mépris et condescendance

La méconnaissance du monde universitaire québécois de la part de BHL, qui s'est impliqué dans l'affaire Juppé, est méprisante et condescendante, et sent l'impérialisme intellectuel qu'il devrait lui-même combattre pour rester fidèle à son engagement personnel.

Affubler ses collègues universitaires québécois à quatre reprises d'expressions telles «d'autres» ou «un certain» trahit une suffisance personnelle qui détruit par avance son propos, aussi juste pourrait-il être. Cet «autre Gérard Bouchard» est, en passant et pour sa gouverne, un historien mondialement reconnu que la France a fait chevalier de la Légion d'honneur en 2002.

Mais là n'est pas le pire. Le mode pamphlétaire est un mode percutant et souvent habile pour attirer l'attention. Comparer notre milieu universitaire aux Sorcières de Salem ou au maccarthysme relève de l'ignorance crasse. Soit BHL ne connaît pas l'histoire américaine, ce qui m'étonnerait fort, soit il ne connaît rien au Québec, ce qui me semble plus probable.

Le vrai problème

Le vrai problème, que BHL n'aborde à aucun moment, est que monsieur Juppé a été condamné pour prise illégale d'intérêts. L'École nationale d'administration publique n'est pas juste une autre institution universitaire. Elle forme la fonction publique québécoise, mais pas uniquement, à la rigueur administrative et à la responsabilité dans la gestion du bien public. Elle partage, avec des programmes et des structures très différents les mêmes ambitions que l'ENA de Strasbourg.

L'ENA française serait-elle prête à accepter comme maîtres de conférence les Charles Guité, Jean Pelletier ou André Ouellette? Bien que l'expérience de gestion de l'État de ces trois hommes relève de l'exceptionnel, permettez-moi d'en douter. Pourtant, ils n'ont pas été condamnés, et certains ne le seront peut-être jamais.

Alain Juppé ne vient pas au Québec pour parler des Cathares ou de la dynastie Ming, sujets par ailleurs forts intéressants, ou faire la promotion des vins de Bordeaux, activités qui, j'en suis sûr, lui auraient toutes garanti un accueil beaucoup plus cordial ici. Il y vient pour partager son expérience d'homme public qui vient d'être sanctionnée par la justice de son pays.

BHL affirme que les décisions françaises de justice ne valent pas dans les «autres ordres». La pauvreté de l'argument exaspère puisque le Législatif français est obligé d'accepter et applique, d'ores et déjà, l'inéligibilité d'Alain Juppé, aussi temporaire soit-elle. [...] Bien sûr, la peine efface la dette civile. Encore faut-il qu'elle soit purgée, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui. Alain Juppé en est bien conscient, puisqu'il veut meubler ce vide qui le sépare de la reprise de sa carrière.

La condamnation, en effet, ne nous dit que peu sur l'indignité personnelle, ou son absence, de l'ancien premier ministre. Je suis certain qu'Alain Juppé est un personnage fort agréable à fréquenter. Mais cette sentence nous dit que la justice française, par ailleurs faillible, et c'est pour ça qu'il existe des recours en appel, l'a jugé indigne moralement et professionnellement, une faute grave quand on aspire à un rôle politique de premier plan.

Les tractations qui entourent actuellement la prolongation de la protection de l'immunité du présent chef de l'État français en disent long sur les compromissions que la France est prête à faire pour protéger certains élus, phénomène qui dépasse les clivages politiques quand on sait le flou artistique qui entoure les malversations de la fin de l'ère Mitterrand. [...]

Pas des fondamentalistes

Le puritanisme vertueux n'est pas un caractère marquant du Québec. Nous sommes plutôt irrévérencieux, trait que nous partageons avec nos cousins français. Mais nous faisons la différence entre le convivial et l'institutionnel. Nous nous permettons souvent des écarts de langage en privé avec une pointe d'ironie, et c'est pourquoi il fait bon vivre ici.

Mais ce qui unit le Québec, ce sont ses institutions. Ce qui explique que nous réagissons si spontanément lorsqu'elles sont prises à partie par ceux qui, bien qu'affectivement très proches, ne sont pas nos concitoyens.

Oui, nous tenons à un visage démocratique et nous sommes obsédés par la transparence. Cela fait-il des Québécois des fondamentalistes? Si une telle réaction était venue de certains pays qui, sous le couvert d'une constitution démocratique, sont toujours gouvernés par de petits despotes, vous auriez probablement été applaudi chaleureusement. Peut-être auriez-vous même pris cette fois le premier avion pour soutenir les tenants de la morale. Mais votre goût pour la manipulation médiatique vous aurait peut-être poussé à tout orchestrer de votre salon rive gauche sans mettre le nez dehors. Quant à venir au Québec y rencontrer ceux que vous fustigez, quelle perte de temps!

Finalement, même si les religions et les papes de tous ordres, remplacés dans tout pays éclairé par les philosophes dont vous êtes privilégié de faire partie, ne tiennent que peu de place dans la vie publique québécoise aujourd'hui, le Québec, pour nord-américain qu'il soit, est encore, comme la France, largement de culture catholique. Foin de ce néoprotestantisme américain, affirmation qui confirme votre ignorance de notre pays.

France, mère des arts... continue à nous éclairer et protège-nous de l'ignorance mesquine et organisée.

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