Libre opinion: Le génie de Gérard Bessette

Il faut relire Gérard Bessette: sa voix reste étonnamment vive pour un auteur qu'on a fossilisé vivant, prêt à être emballé et acheminé sans risque dans l'ombre de nos belles lettres. L'analyse de ses tissus osseux, la pesée de son cerveau, l'examen de ses parties génitales vont-ils être suffisants pour montrer qu'il était doté d'un génie bien québécois, qu'il était bien un Homo habilis, sapiens et aussi erectus, n'en déplaise à son éminence le cardinal Ouellet, à Québec?

L'oeuvre de Gérard Bessette a été royalement négligée. Il a d'abord joui d'un grand prestige, fondé sur un véritable talent, mais il a dérouté la critique bien-pensante et déconcerté ceux qui recherchent une écriture conformiste et une pensée soumise. Sa lucide et courageuse dénonciation des hypocrisies, dans le milieu universitaire entre autres, lui a été bien rendue, et ce, avec tout le cynisme voulu.

Il a alors mérité le sort d'être étouffé vivant (ses écrits l'ont empêché de trouver un emploi au Québec) et, comme Aquin le fou (congédié de La Presse), Miron l'indigent, Langevin l'étiolé, comme Riopelle le prodigieux excessif ou Anne Hébert l'exilée, il a connu le sort des bannis. Professeur à l'index au Québec, en son Ontario là-bas, assigné à résidence, oui, ce fut le goulag.

«À la trappe» est le mot d'ordre aussitôt qu'un brin de vrai mot sort d'une bouche ici, «à la trappe» aussitôt qu'il y a un sens à notre parole, devant une oeuvre aussi dérangeante, une voix aussi dissidente. La cohorte des thuriféraires du régime littéraire d'ici l'a inscrit sur sa liste noire.

L'oeuvre de Bessette survivra à sa mort scandaleuse car, même si on a découragé l'étude de ses romans, on n'a pas réussi à le récupérer: il est resté inapprivoisable, son oeuvre demeure profondément libre, contestataire et anticléricale. Bessette a fustigé les mensonges et mis à nu les fourberies et les bassesses du pouvoir. Le jeune romancier du Libraire ne mâchait déjà pas ses mots. Il poursuivra sa critique sociale mordante dans Les Pédagogues et Le Cycle. Les Anthropoïdes, peut-être son plus grand roman, oeuvre d'une grande ambition, dont le sujet n'est rien de moins que l'humanité dans toute sa destinée, est d'une facture superbe et novatrice.

Après avoir condamné son cri de liberté et de révolte, de quel droit exigerions-nous la translation des restes du mystérieux écrivain? N'est-il pas trop tard, et quelque peu honteux, maintenant qu'il est bel et bien mort, de nous aviser que ce fossile provient de notre petit Québec incorporé?

Circonscrire la zone dans laquelle il se trouvait enseveli est facile, mais le ramener de Kingston est-il vraiment digne? En effet, par un étrange retour des choses, on lui en a voulu d'être en Ontario, on l'a accusé de sa Sibérie même, car, de là, de son camp de travail forcé, il n'a pas cessé de parler.

Laissons-le à Kingston, nous ne le méritons pas. Allons-nous honteusement faire transférer les cendres bessettiennes comme celles du Borduas de son exil parisien pour ne pas être pris en flagrant délit de déshonneur? Pourquoi donc si nous n'avons pas voulu de lui de son vivant?