Lettres: Adieu, Jean Simard

J'ai récemment perdu un ami. Il s'appelait Jean Simard, et il était un des hommes et des écrivains les plus élégants que j'aie connus. Il s'était retiré de ce qu'on appelle la vie active il y a quelques années et, peut-être, en l'absence de publications nouvelles, ne le lisait-on plus comme il le méritait. Pourtant, il m'arrivait de temps à autre de rencontrer un lecteur pour qui la lecture d'un livre ou d'un autre de Jean Simard avait été une découverte heureuse. Il s'agissait parfois de ces récits satiriques intitulés Félix et Hôtels, écrits d'une plume alerte et aimablement cruelle qui débusquait quelques-uns des ridicules les plus persistants de notre société des années 40. Ou des deux volumes de Répertoire, où Jean Simard réunissait de belles réflexions sur l'art — il avait été professeur d'art à l'École des beaux-arts, puis à l'UQAM pendant de nombreuses années —, sur la joie et la difficulté de vivre, sur la situation québécoise.

En 1956, son premier véritable roman, Mon fils pourtant heureux, fut pour plusieurs d'entre nous un événement considérable. Un écrivain parfaitement maître de sa langue y racontait, sous le pseudonyme de Fabrice Navarin, une conquête de lui-même de sa liberté profonde qui était l'aventure de beaucoup de ses contemporains. Suivirent d'autres romans, Les Sentiers de la nuit et La Séparation, des recueils de ce qu'il appelait des «récits» — et peut-être les appelait-il ainsi pour donner au narrateur toute liberté d'y intervenir à sa guise —, 13 récits et Le Singe et le Perroquet. Je n'oublie pas qu'il fut le traducteur extrêmement attentif de quelques romans de Mordecai Richler et de Hugh MacLennan.

Je ne rappelle pas ces titres, ces travaux, que pour souligner l'importance d'une oeuvre mais pour rappeler qui il fut, qui il demeure pour ceux qui ont eu le bonheur d'être de ses amis. Jean Simard a reçu plusieurs prix littéraires, que je ne rappellerai pas ici. Je dirai seulement qu'il fut un amoureux de la langue, un amoureux de l'écriture comme il y en eut assez peu au Québec. [...]

Je relis dans Le Nouveau Répertoire les cinq pages où il a réuni des «mots de la fin» venus de plusieurs époques et de plusieurs horizons. Il aimait faire ce genre de collection. Parmi ces phrases, je choisis de lui prêter la plus sobre, la plus exacte. Elle est de John Stuart Mill: «Vous savez que j'ai fait mon travail.»

Adieu, cher Jean Simard.