La chasse et le grand jeu de la nature

Après des décennies de recul, on assiste au Québec à une augmentation du nombre de permis de chasse vendus annuellement.
Illustration: Tiffet Après des décennies de recul, on assiste au Québec à une augmentation du nombre de permis de chasse vendus annuellement.

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

L’ouverture de la saison de la chasse, comme chaque automne, semble s’inscrire dans la tradition. Toutefois, plusieurs préoccupations sociales croissantes font porter un regard neuf sur cette ancienne pratique. En effet, la recherche d’une alimentation « bio », le refus de certaines méthodes d’élevage industriel, le souci de se nourrir en favorisant le terroir local, sans compter le désir de renouer avec la nature, sont autant de facteurs qui poussent nombre de personnes à s’intéresser à cette pratique qui, à la fin du dernier siècle, semblait condamnée au déclin. À cela s’ajoute l’appropriation par de plus en plus de femmes de cette activité traditionnellement plutôt pratiquée par des hommes.

Après des décennies de recul, on assiste au Québec à une augmentation du nombre de permis de chasse vendus annuellement : de 457 920 en 2000-2001 à 539 458 en 2020-2021. Les années de pandémie ont certes dopé quelque peu ces statistiques, mais un mouvement à la hausse était déjà observable au tournant de 2000.

Ce qui peut étonner, c’est le fait que cette nouvelle vague survient en parallèle avec une autre, celle des courants animalistes et/ou véganes, qui rejettent toute forme d’utilisation des animaux par les humains. Le refus de toute mort animale — qui, dans l’actualité, se traduit par exemple par une mobilisation contre l’abattage des cerfs du parc Michel-Chartrand à Longueuil — montre que les adeptes de la chasse n’ont pas fini d’affronter des débats philosophiques sur l’éthique animale de même que des tentatives d’entraver, voire d’interdire, la pratique de leur art.

Dans ce contexte, il est pertinent de redécouvrir un des textes philosophiques les plus importants jamais rédigés sur le sujet, Méditations sur la chasse (Septentrion, 2006), de l’Espagnol José Ortega y Gasset.

Être dans la nature

 

Le philosophe espagnol n’était pas lui-même chasseur, mais, à la demande d’un ami qui lui demandait d’écrire une introduction à son propre livre sur le sujet, il entreprit une réflexion, qui finit par prendre la forme d’un essai qui, après sa parution, en 1942, est devenu l’ouvrage le plus souvent cité dans le monde pour expliquer la chasse.

Le premier constat d’Ortega y Gasset est que la chasse est la manière suprême pour l’humain d’être dans la nature. C’est-à-dire que, à la différence des activités de loisirs qui permettent certes d’apprécier l’environnement, comme la marche en forêt, le camping, la descente de rivières, etc., le fait de chasser conduit à dépasser la communion esthétique ou ludique que procurent ces activités en devenant un acteur du grand jeu de la nature.

« Le chasseur, écrit le philosophe, commence à se comporter comme le gibier. Il se cache instinctivement pour ne pas être vu ; il évite tout bruit en se déplaçant ; il perçoit ce qui l’entoure du point de vue de la biche, avec la minutie qui lui est particulière. C’est ce que j’appelle être dans la nature. […] Le vent, la lumière, la température, le relief de la terre, les minéraux, la végétation, tous jouent leur rôle ; ils ne sont pas simplement là comme ils le sont pour le touriste ou pour le botaniste, mais plutôt, ils fonctionnent. Ils agissent. »

Le chasseur participe donc à la dynamique naturelle et n’en est pas seulement un spectateur. Plus encore, celui-ci doit développer une empathie envers le gibier qu’il convoite s’il veut le capturer, ce qui « amène automatiquement le chasseur à percevoir les alentours du point de vue de sa proie, sans abandonner son propre point de vue. La chose est paradoxale et semble contradictoire, mais nul ne peut la nier. Après tout, je parle d’une chose extrêmement simple : le poursuivant ne peut poursuivre la proie s’il n’intègre pas sa vision à celle de l’animal qu’il s’efforce d’atteindre. C’est donc dire que la chasse est une imitation de l’animal ».

Une « tragédie zoologique »

Ortega y Gasset ne nie pas qu’il y ait dans la chasse un aspect dramatique, ce qu’il décrit comme « une petite tragédie zoologique ». Après tout, la chasse culmine dans une mise à mort. Le gibier qui était un animal quasi fantomatique, difficile à approcher, forçant respect et admiration, devient viande ou venaison… Et ce produit de la chasse sera, dans les meilleures pratiques, honoré et partagé.

La mort animale rend néanmoins la chasse difficile à accepter, en particulier dans un monde qui s’est éloigné de la nature et de ses lois. Le chasseur, nous dit Ortega y Gasset, suit le chemin inverse : il retourne vers sa propre nature zoologique et choisit de l’assumer.

« Nous ne comprendrons pas ce qu’est la chasse si nous la regardons comme un fait humain, et non comme un fait zoologique que l’homme se plaît à reproduire », écrit le philosophe.

Ce fait est celui de la prédation, et celui qui s’y emploie renoue forcément avec une fonction d’ordre animal. Dans le règne animal, on est soit chasseur, soit chassé. Prédateur ou proie.

« La chasse n’est pas une occupation exclusivement humaine, mais est répandue dans toute l’échelle zoologique. Seule une définition de la chasse qui tient compte de ce fait dans toute sa dimension et qui couvre également l’ardeur prédatrice du fauve et l’agitation mystique de n’importe quel bon chasseur pourra aller à la racine de ce surprenant phénomène. »

C’est pourquoi le philosophe a avancé cette idée, souvent reprise après lui, que la chasse procure une « vacance de l’humanité ». Et c’est aussi pourquoi ceux qui s’y investissent la vivent avec intensité et la décrivent souvent comme une « passion » — ce que procure difficilement la déambulation avec un panier dans le rayon boucherie du supermarché. La chasse, au contraire, est « le divertissement suprême », car « lorsque l’homme chasse, il parvient à se divertir et à se distraire d’être un homme ».

« Dans tous les cas, des mots comme “détente” et “passe-temps” ne rendent que très peu compte de sa réalité. […] C’est pourquoi je l’ai présentée comme elle est vraiment, comme une forme de bonheur, et pourquoi j’ai évité de l’appeler “plaisir”. Sans doute y a-t-il un plaisir dans tout bonheur, mais le plaisir est le moindre des bonheurs. […] La chasse est une dure occupation qui exige beaucoup de l’homme ; il doit se tenir en forme, affronter des fatigues extrêmes, et accepter le danger. »

Une passion historique

 

José Ortega y Gasset plonge dans l’histoire et la sociologie pour montrer combien cette passion de chasser est une constante de l’histoire humaine. « Les lignes générales de la chasse sont identiques aujourd’hui à ce qu’elles étaient il y a 5000 ans », écrit-il. Même si la nécessité alimentaire de chasser a été abolie par l’élevage et que la chasse contemporaine est reléguée au domaine du loisir pour presque tout le monde, son approche tourne toujours autour des mêmes principes tactiques et fait appel aux mêmes talents qu’à la préhistoire. La venue d’armes plus efficaces a été tempérée par la réglementation, mais le chasseur en action suit toujours la même piste.

Dans une Europe jadis dominée par les classes aristocratiques, le privilège de la chasse pour les nobles et la création de chasses gardées au bénéfice des puissants étaient source de vifs ressentiments chez les pauvres, condamnés à « braconner ».

« Dans toutes les périodes révolutionnaires de l’histoire, il est apparu que les classes inférieures, limitées dans leur accès à la chasse alors qu’elles éprouvaient pour cette activité un appétit énorme, haïssaient pour cela les classes supérieures. »

Le Québec de la Révolution tranquille a bien illustré cette frustration populaire dans les années 1970, lors du mouvement du « déclubbage », qui revendiquait l’abolition de territoires forestiers loués en exclusivité par l’État à des clubs de chasse et pêche. Ceux-ci étaient généralement fréquentés par les mieux nantis, souvent par des étrangers. Ce mouvement a entraîné le remplacement des clubs privés par des réserves fauniques ouvertes à tous et, sous le gouvernement Lévesque, par la création de coopératives connues désormais comme les zecs (zones d’exploitation contrôlée). Tous les Québécois peuvent désormais bénéficier de cet héritage collectif.

Nature de l’inégalité des espèces

Ni les qualités intrinsèques de l’acte de chasser ni ses retombées sociales et économiques ne suffisent à convaincre tout le monde de sa légitimité. Surtout à une époque où se développe la philosophie d’une équivalence morale entre l’humain et ceux que les animalistes appellent les « animaux non humains ». Pour l’animaliste, toute marque de supériorité humaine sur l’animal — même monter à cheval — procède du « spécisme », un travers aussi grave à ses yeux que le racisme.

Une telle vision de l’esprit ne pourra évidemment jamais se réconcilier avec celle de José Ortega y Gasset quand il écrit : « La chasse exclut toute prétention d’égalité entre chasseur et proie. L’animal de rang inférieur ne pouvant prétendre chasser celui de rang supérieur. »

Dans la perspective du philosophe espagnol, l’animalisme serait le résultat d’une rupture avec la nature. En son temps, des amateurs de chasse à courre présumément atteints d’un doute moral proposèrent de terminer la poursuite du cerf par une simple photo. « S’il ne résulte de cela que fiction, qu’il ne s’agit que de prendre son portrait, la chasse devient une farce et elle se vide de sa tension. »

À l’opposé, celui qui renoue avec « l’ancestrale proximité des animaux, des végétaux et des minéraux — en somme, de la nature » — et qui cherche à vivre « dans l’orbite de l’existence animale » en accepte plus volontiers les lois, au premier chef celle de la prédation.

Des suggestions ? Écrivez à Robert Dutrisac : rdutrisac@ledevoir.com. Pour lire ou relire les anciens textes du Devoir de philo, cliquez ici.



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