Alain Juppé, professeur invité à l'ENAP - Faites-nous l'honneur de n'être pas là...

L'accueil fait à Alain Juppé par la direction de l'École nationale d'administration publique (ENAP), entériné par les professeurs, m'a amené à réfléchir, une fois de plus, à notre mission universitaire. Des collègues ont pris une décision qui me trouble profondément.

Je vous propose un certain scénario. Un homme politique québécois très en vue, ayant occupé des postes de premier plan dans le gouvernement du Québec, est formellement accusé au criminel de détournement de fonds publics et de malversation dans l'exercice de ses fonctions.

Il subit un procès très médiatisé à cause de son statut: les journaux et les médias québécois et canadiens en font grand état. Il est finalement reconnu coupable, condamné à n'exercer aucune fonction publique pour un certain temps et à une peine de prison pour un nombre de mois qui lui permet de purger sa peine sans être incarcéré. Il profite de cette «mise en congé» pour demander à l'université d'être invité à y enseigner l'administration publique, dont il est évidemment très familier. Que ferions-nous?

Personnellement, je n'ai aucune hésitation: je m'opposerais fermement à ce qu'il soit admis à enseigner, encore moins invité à le faire. Il me semble que l'idée même de l'inviter ne nous serait pas venue à l'esprit. Et cela, même si — et surtout si — les pressions politiques et diplomatiques les plus fortes s'exerçaient sur l'université en sa faveur.

L'honneur d'enseigner

J'ai de prime abord un réflexe qui me fait dire ceci: une institution d'enseignement n'est pas le lieu où purger une peine d'emprisonnement. Je dirais que c'est le sens de l'honneur qui me fait ainsi réagir.

J'emploie ici un langage assez peu usité de nos jours: je considère comme un honneur d'être admis à enseigner à la jeune génération, aux personnes qui vont continuer à faire le pays et le monde de demain. Et cet honneur se mérite, de plusieurs façons. Par la compétence exigée pour occuper une chaire, cela va de soi. En deuxième lieu, par un respect éthique de cette chaire, en évitant d'en profiter pour endoctriner les étudiants: le professeur doit respecter leurs options spirituelles, intellectuelles, politiques. Enfin, par l'exemplarité de la vie publique, dans tous les engagements que prend le professeur dans la cité et dans toutes les fonctions publiques qu'il en vient à occuper.

Les étudiants et la société sont en droit de s'attendre à ce que le corps professoral réponde à cette triple exigence.

Ce n'est d'ailleurs pas qu'un droit pour les étudiants. Ils portent eux aussi la responsabilité de contribuer au climat de respect des exigences de la vie universitaire. Et il peut bien leur arriver d'avoir à les rappeler — comme j'en ai été plusieurs fois témoin — aux autorités d'une faculté ou d'une université, voire à des professeurs, individuellement ou collectivement.

De toute évidence, à cause de son inconduite dans les affaires publiques, Alain Juppé a besoin de s'éloigner de la France pour fuir le déshonneur qui pèse sur lui dans son pays. Et il semble bénéficier, pour y parvenir, de puissants appuis. Or ce n'est pas parce qu'il a été jugé et condamné en France plutôt qu'au Québec que le scénario présenté ci-dessus en est modifié.

Il faut bien le reconnaître, le déshonneur personnel de cet invité français éclaboussera l'institution universitaire québécoise qui l'accueillera. Cela ne diminue évidemment pas la compétence professionnelle à laquelle Alain Juppé peut prétendre pour enseigner. Mais la condamnation judiciaire qu'il porte ne nous permet pas de lui faire l'honneur de lui accorder une chaire d'enseignement.

Un privilège à vivre dans l'intégrité

Si on trouve suranné de parler d'honneur, parlons d'un privilège. Quand nous sélectionnons un nouveau collègue ou quand nous accueillons un professeur invité, nous lui faisons partager le privilège qui est le nôtre de participer à la vie intellectuelle d'une communauté universitaire. Nos universités québécoises sont des institutions publiques, par leur constitution, leur financement, leur statut et leur mission. Il en résulte des obligations de morale publique pour leurs dirigeants et pour chacun des membres du corps professoral.

Personnellement, plus de 50 ans après avoir été admis dans la carrière universitaire, je continue plus que jamais à croire qu'elle doit être vécue et pratiquée avec toute la probité qu'elle appelle. On ne placera jamais trop haut les exigences intellectuelles et morales de la carrière universitaire.

Voilà la réflexion personnelle qu'a provoquée chez moi l'annonce que l'ENAP faisait à Alain Juppé — à mes yeux inconsidérément — le trop grand honneur de lui offrir une chaire d'enseignement. Peut-être les fonctionnaires de l'immigration canadienne auront-ils la sagesse de refuser à Alain Juppé l'entrée au Canada à cause de son casier judiciaire. Mais pour l'heure, je considère que l'ensemble de l'université québécoise à laquelle j'ai le privilège d'appartenir a gravement mal à son honneur, et pour longtemps. [...]

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