Embauche d'Alain Juppé: l'ENAP a-t-elle perdu la tête?

Incrédulité, perplexité, colère, honte, dépit: tels sont quelques-uns des sentiments que j'ai éprouvés en apprenant que la direction et une très forte majorité des professeurs de la prestigieuse École nationale d'administration publique du Québec (ENAP) avaient décidé d'accueillir parmi eux, pour un an, le politicien français déchu Alain Juppé. Je m'explique.

Cet homme politique vient d'être reconnu, par les tribunaux français, coupable d'un acte criminel grave commis dans l'exercice de ses fonctions. Il a donc été condamné à une peine de 14 mois de prison avec sursis et a été exclu pour un an de la vie publique dans son pays. Pour des raisons qu'on peut aisément comprendre, il a choisi d'aller vivre sa traversée du désert hors de France.

Nullement démonté cependant, il lui est venu l'idée d'oeuvrer dans l'enseignement au plus haut niveau et a fait des tentatives auprès de deux universités aux États-Unis. Sans surprise, celles-ci ont rejeté son offre de service. Qu'a-t-il fait alors? Il s'est tourné vers le Québec. La colonie. Et il y a trouvé une institution complaisante qui s'estime honorée d'ouvrir ses portes à ce politicien en défaveur, et ce, pour la durée de sa peine qui, justement, se trouve à correspondre à une année scolaire. C'est providentiel.

Un mot, en passant, au sujet de l'Université du Québec à Montréal. Il faut lever son chapeau à cette institution qui, sollicitée elle aussi, a eu le bon sens de repousser, sans hésiter, la candidature d'Alain Juppé.

Le cénacle

Revenons à l'ENAP. Quelle est au juste cette institution? On croit à un mauvais rêve ou à un canular, peut-être à une mauvaise blague de carnaval: l'ENAP, c'est le cénacle qui, au Québec, réunit la crème des professeurs d'administration publique. Qu'est-ce donc que l'administration publique? C'est l'art de gouverner correctement, de gérer d'une façon éclairée et rigoureuse les intérêts des citoyens, de veiller avec intégrité et avec honnêteté au bien (et aux biens... ) de la population. Or c'est précisément pour avoir déshonoré cette règle qu'Alain Juppé a été condamné.

En somme, son pays ne lui ayant pas reconnu la moralité nécessaire à l'exercice d'une fonction reliée à la vie publique, le voici donc chez nous, rien de moins que professeur de la chose publique. Il va venir enseigner ce que les tribunaux de son pays le jugent indigne de pratiquer. Cela, grâce aux esprits très éclairés de nos prestigieux professeurs. [...]

Incrédule, on se dit que la bonne foi de ces maîtres a dû être trompée, qu'un dérapage aussi extraordinaire ne peut venir que d'un égarement passager. Mais non. Un ineffable directeur, M. Proulx, explique aux médias que, au contraire, c'est une très bonne affaire pour l'école, une occasion à ne pas rater: ce serait «une honte» de chipoter à cause de son casier judiciaire.

Pensez donc: un notable de la métropole qui ne lève pas le nez sur la colonie! Son crime? Sa condamnation? Allons donc, des broutilles! Et le directeur explique, minimise, défait et refait le jugement des tribunaux, le justifie presque.

Exemples: M. Juppé n'a pas à être un bouc émissaire, il y en a bien d'autres qui ont trempé dans le même scandale que lui et qui courent encore; et puis, il ne voit pas du tout, lui, en quoi le fait que l'homme ait un dossier criminel, le fait qu'il ait triché comme gestionnaire public et le fait qu'il ait trompé ses électeurs puissent invalider de quelque façon sa candidature à un poste dans son institution — ben voyons donc!... [...] Après tout, il est vraiment bien placé pour enseigner l'administration publique, M. Juppé; il l'a explorée sous toutes ses facettes, l'administration publique!

On se dit que c'est vraiment très généreux de la part de l'ENAP. Elle voudra peut-être les engager eux aussi, ceux qui courent encore et qui deviendront disponibles lorsque la justice les aura rattrapés et condamnés? Mais parlons-nous ici d'une institution de haut savoir ou d'une école de réforme? Dans ce cas, M. Proulx, pas besoin d'aller chercher si loin; ce ne sont pas les candidats locaux qui manquent. [...]

En pleine commission Gomery...

Tout cela survient au moment même où se déroule à Ottawa un énorme festival de cynisme et de corruption publique qui sème l'écoeurement dans tous les foyers. Ces intellectuels sortent-ils parfois de leur enceinte feutrée? N'entrent-ils donc jamais dans un dépanneur, dans un comptoir-lunch, dans une salle d'attente de garage? N'entendent-ils pas la rumeur populaire, le désenchantement, la colère sourde qui s'étend? [...]

Enfin, il est extraordinaire d'apprendre que la décision prise par l'assemblée des professeurs pourrait rester sans effet du fait que le casier judiciaire du nouveau maître pourrait lui interdire l'entrée au Canada... Mais on retrouve aussitôt son souffle car le même M. Proulx, en entrevue avec Le Devoir, se fait optimiste et nous rassure: selon ses sources, confie-t-il, le permis aurait de bonnes chances d'être accordé!

Je le dis comme je le pense: il s'agit là d'un scandale qui va ternir pour longtemps cette école, son personnel et ses étudiants. C'est triste pour ceux qui se sont opposés au projet ou qui n'ont même pas eu le moyen de le faire. [...] Comme professeur, comme citoyen et comme Québécois, j'en suis profondément indigné.

Il est cependant possible de montrer que si l'ENAP a perdu la tête, ce n'est pas le cas de tous les Québécois. Nous avons le devoir d'intervenir pour faire annuler cette décision qui nous abaisse et nous fait honte collectivement. [...] Le monde universitaire québécois ne pourra pas garder la tête haute tant que cet invraisemblable gâchis ne sera pas réparé.

À partir de maintenant, l'ENAP a le devoir de montrer à tous qu'elle reconnaît son erreur et désire la réparer. Quant à vous, M. Proulx, la décence la plus élémentaire vous oblige à remettre au plus vite votre démission comme directeur.

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