L'UQAM refuse Juppé, l'ENAP lui offre le gîte

Alain Juppé a été refusé à l'UQAM. Mais l'École nationale d'administration publique (ENAP) est prête à accueillir l'ancien premier ministre français condamné en décembre dernier à un an d'inéligibilité (ce qui signifie être exclu de la vie politique) et à 14 mois de prison avec sursis dans une affaire de financement occulte du parti Rassemblement pour la République (RPR).

À l'UQAM, c'est le recteur ainsi que des professeurs qui ont fait savoir qu'ils refusaient totalement que l'ancien premier ministre français vienne enseigner dans leurs murs. L'Agence France-Presse (AFP) avait annoncé le 13 janvier que le politicien allait être professeur à l'UQAM pour une période d'un an à partir de juillet, une information qui a été ensuite reprise par l'ensemble des médias de l'Hexagone.

À La Presse, M. Juppé avait ensuite dit que l'annonce de sa venue à l'UQAM était prématurée. En effet, son embauche n'avait pas encore été approuvée par l'université concernée, laquelle a finalement refusé d'accueillir chez elle «une personne ayant été reconnue coupable de corruption», comme on nous l'a dit à l'UQAM.

ENAP

Ne voulant toutefois pas laisser tomber un proche du président Chirac (M. Juppé a entre autres présidé le parti du président, l'Union pour un mouvement populaire, l'UMP, et est considéré comme un successeur du président), le ministère des Relations internationales du Québec a fait en sorte que l'ENAP offre à M. Juppé d'aller y enseigner. L'affaire a été confirmée hier par le professeur de l'ENAP et ancien ministre libéral, Gil Rémillard, qui a précisé qu'une entente de principe avait été conclue le 11 février dernier entre l'ENAP et M. Juppé. «Nous sommes très fiers et heureux que M. Juppé vienne à l'ENAP», a dit M. Rémillard. Mais comme l'a souligné un autre professeur de l'ENAP, Paul-André Comeau, l'assemblée professorale de l'ENAP n'a pas encore donné son aval à l'embauche de M. Juppé. Le séjour de ce dernier dans cette institution semble tellement aller de soi qu'un autre professeur de l'ENAP a dit au Devoir que l'ancien premier ministre français participerait à son cours. M. Juppé — si les professeurs acceptent sa venue — enseignera dans une Chaire en relations internationales qui sera bientôt créée «en étroite collaboration avec le ministère des Relations internationales», a indiqué M. Rémillard. Le directeur de l'ENAP, Marcel Proulx et le directeur pressenti de la chaire, M. Nelson Michaud, n'ont pas rappelé Le Devoir.

Blague

À l'UQAM, «l'affaire Juppé est maintenant traitée comme une blague en assemblée professorale», au département de science politique. Au rectorat, un agent de communication, André Valiquette, nous a dit hier que la version officielle de l'université n'avait pas changé: «L'UQAM n'a pas refusé d'accueillir M. Juppé, puisque ce dernier n'a pas fait de demande officielle.» S'il n'y a pas eu une demande de ce type de la part du politicien français, nous avons toutefois appris que ce dernier a récemment rencontré le recteur Roch Denis à l'UQAM en présence de représentants des professeurs de science politique et du consulat français. M. Denis aurait alors signifié à M. Juppé qu'il n'était pas le bienvenu à l'UQAM, «ce qui a dû être assez humiliant» pour celui-ci, a commenté une source à l'UQAM, qui a ajouté que cette affaire avait suscité beaucoup «d'irritation et d'hostilité» au sein de l'université. (Pour s'en convaincre, on consultera les forums de discussions de l'UQAM sur Internet où un étudiant cite ce passage de l'histoire du Canada: «"La Nouvelle-France attirait les benjamins des familles françaises aisées. Il s'agissait souvent de jeunes gens difficiles qui étaient envoyés au Canada pour faire carrière. Pendant longtemps, les colonies servaient en outre à se défaire des indésirables de la société, dont les criminels et les enfants pauvres et abandonnés." On dirait que l'histoire persiste à vouloir se répéter», commente un d'entre eux.)

D'autres personnes de l'UQAM se demandent qui a bien pu faire la promesse à M. Juppé que leur institution le recevrait sans rien dire. Selon nos informations, c'est le président du réseau de l'Université du Québec, Pierre Moreau, qui aurait fait pression sur l'UQAM pour qu'elle accueille Alain Juppé.

Refuge Québec

Le Québec est-il la «terre promise des politiques en exil», comme le disait Libération lundi dernier? Après tout, c'est aussi à l'UQAM que l'ancien président du RPR, Philippe Séguin, avait pris «du champ avec la politique» (Les Échos), en y donnant des cours, en 2000. «Au moins, Séguin avait eu des déboires politiques et non judiciaires», laisse tomber un observateur, au département de science politique.

Dans un récent numéro du magazine français Le Point, le reporter Christophe Deloire affirmait que, pour Alain Juppé, le Québec était un prix de consolation. Ce serait faute d'avoir réussi à être embauché dans une université américaine que l'ancien premier ministre français aurait tenté sa chance au Québec. «L'été dernier, de retour de vacances dans le Maine, il avait prévu un entretien avec le président de Harvard, la célèbre université de la côte est. Il aurait aussi fait acte de candidature à Princeton. En vain.»