Bois de chauffage, sel de déglaçage et moteurs au banc des accusés

Le mont Royal, vu à partir du centre-ville hier après-midi, montrait une silhouette vaporeuse à travers une épaisse couche de smog.
Photo: Jacques Nadeau Le mont Royal, vu à partir du centre-ville hier après-midi, montrait une silhouette vaporeuse à travers une épaisse couche de smog.

Le Québec n'a jamais connu jusqu'à maintenant un épisode de smog hivernal — une «brume sèche» — aussi long et aussi intense, de mémoire de chimiste et de météorologue.

C'est ce qu'a affirmé hier au Devoir le chimiste en chef et responsable du Réseau de surveillance de la qualité de l'air à la Ville de Montréal, Claude Gagnon. De son côté, le porte-parole des services météo d'Environnement Canada, Jacques Lavigne, abondait dans le même sens, «de mémoire», précisait-il, faute d'avoir pu vérifier ses dossiers de statistiques.

La brume sèche, faite de particules toxiques, qui couvrait hier Montréal était si intense, racontait Jacques Lavigne en revenant du mont Royal, qu'il n'a pu photographier le stade olympique, complètement noyé dans les contaminants atmosphériques. Ce n'est qu'à partir de la rue Papineau que le mât géant devenait perceptible, a-t-il raconté.

Certes, Montréal et d'autres villes de la vallée du Saint-Laurent comme Québec, ont déjà connu en été des épisodes de smog qui ont duré plusieurs jours. Mais en hiver, un épisode de smog d'une semaine — il sévira encore toute la journée! — est «sans précédent», affirme Claude Gagnon, car le smog hivernal est le résultat d'autres sources de pollution, tout comme il doit compter sur des facteurs météorologiques favorables mais différents.

Le smog d'été est essentiellement formé d'ozone, une molécule qui se forme lorsque la chaleur, la lumière et divers composés chimiques comme des composés organiques ou des composés azotés réagissent ensemble.

Mais en hiver, cette drôle de brume, qui ne disparaît pas au soleil, est le résultat non pas de réactions photochimiques comme en été, mais d'une accumulation de particules fines, explique le chimiste Claude Gagnon. Les trois principales composantes du smog qui sévit dans toute la vallée du Saint-Laurent, d'Ottawa à Québec avec un épicentre à Montréal, sont les particules émises par les poêles à bois, le sel des routes et des rues que les véhicules remettent en suspension dans l'air, ainsi que les particules ultrafines des moteurs diesels et des automobiles.

Comme l'air ne bouge pas depuis plusieurs jours, explique le responsable du système d'analyse de l'air de la métropole, les concentrations demeurent élevées. Depuis lundi dernier, elles ont dépassé tous les jours les 100 parties par million dans l'air alors que la zone «rouge», dite de danger pour la santé humaine, se situe à 50 ppm et plus.

Et cette fois, ajoute le chimiste, on ne peut pas blâmer l'Ontario et le Midwest américain de nous envoyer leur smog, comme en été, ce qui correspond généralement à 60 % du smog estival de Montréal. Cette fois-ci, le smog est un phénomène strictement local, à Montréal, à Québec ou à Ottawa.

À preuve, dit-il, en Ontario, où les masses d'air sont aussi stationnaires qu'à Montréal, la cote d'alerte n'a été dépassée au cours des derniers jours qu'à Cornwall, aux portes du Québec...

Cela n'a pas empêché Environnement Canada d'émettre un avertissement de smog intense pour la plupart des grandes régions urbaines de l'Ontario, tout comme il l'a fait pour le Québec. Mais les faits ont démenti ses prévisions et la zone d'alerte rouge n'a pas été atteinte. Cependant, plusieurs villes ontariennes ont atteint la cote d'alerte jaune et certaines sont passées à un cheveu du niveau d'alerte rouge.

Le responsable du réseau de surveillance de l'air de la métropole estime qu'il devient de plus en plus nécessaire de revoir le règlement 90 sur la pollution de l'air dans la région de Montréal afin de débattre de nouveaux facteurs favorables au smog, comme l'utilisation de plus en plus intensive des poêles à bois en milieu urbain concentré, et en particulier des poêles à bois non conformes aux normes de l'Environmental Protection Agency (EPA). Il faudrait aussi réexaminer la norme actuelle qui exige l'arrêt de tous les moteurs de véhicules après quatre minutes de ralenti hors de la circulation, une norme que les policiers non seulement n'appliquent jamais, mais qu'ils sont souvent les premiers à enfreindre libéralement. Cette règle légale est aussi systématiquement enfreinte par les propriétaires de véhicules dotés de démarreurs à distance.

Le problème des poêles à bois et des démarreurs à distance, qui permettent à un moteur de tourner à froid plus de deux ou trois minutes — il suffit de 30 à 45 secondes pour qu'un moteur froid puisse prendre la route sans problème — oppose depuis 15 ans Montréal et le gouvernement du Québec.

Le responsable du dossier environnemental au comité exécutif de Montréal, Allan DeSousa, a déclaré au Devoir que Québec devrait adopter une norme interdisant la vente de poêles non conformes à la norme EPA. Les villes, dit-il, pourraient alors s'appuyer sur ce règlement pour empêcher qu'on installe autre chose dans les maisons et songer à un retrait planifié des poêles non conformes afin d'améliorer la qualité de leur air et réduire l'intensité des épisodes de smog comme celui qu'on subit à Montréal.

Même chose pour les démarreurs à distance, plaident depuis longtemps les autorités montréalaises. Si Québec n'interdit pas la vente et l'installation de ces dispositifs partout afin de diminuer les émissions polluantes, les Montréalais iront s'en faire installer sur les rives sud et nord dans l'hypothèse où la métropole interdirait la chose sur son territoire.

Quant aux sels de déglaçage, qui ajoutent des milliards de particules à la «brume sèche» installée jusqu'à la nuit prochaine sur la métropole, la Ville pourrait peut-être profiter des journées chaudes d'hiver pour laver ses rues et réduire l'ampleur de cette pollution. Mais ce n'est pas sûr et Allan DeSousa va demander à ses fonctionnaires si les études en cours, en concertation avec les autorités fédérales, sur l'utilisation des sels de déglaçage vont aussi porter sur leur contribution à la pollution de l'air. Jusqu'à présent, ce dossier a surtout été axé sur la contribution des sels de déglaçage à la pollution de l'eau.
1 commentaire
  • Claude L'Heureux - Abonné 8 février 2005 16 h 11

    Et la masse thermique?

    J'ai un poêle à combustion lente que je n'utilise pas car ma cheminée n'est pas conforme. Je me demande, monsieur Francoeur, s'il était possible de l'entourer d'une masse thermique, à la façon scandinave, si ce poêle ne serait pas plus performant, car une attisée devrait être suffisant pour une journée. Je déplore la lacheté de nos gouvernements (PQ-Libéral) en matière d'environnement.