60e anniversaire de la libération d'Auschwitz - Comment la presse a découvert l'Holocauste

La chute du IIIe Reich à la fin de la Deuxième Guerre mondiale mène à la découverte des camps de concentration créés par Hitler. Ville après ville, les combattants et les journalistes alliés sont témoins du génocide contre les Juifs et contre ceux que les nazis considèrent comme des races inférieures. À la radio et dans les journaux, les correspondants de guerre peinent à faire croire ce qu'ils racontent. [...]

Dix mois avant la fin de la guerre en Europe, les armées canadiennes et britanniques investissent la ville française de Caen. En juillet 1944, Marcel Ouimet, correspondant de guerre de Radio-Canada, accompagne les troupes canadiennes qui libèrent Caen de l'occupation nazie.

En compagnie de son collègue Matthew Halton, de la CBC, Marcel Ouimet visite l'abbaye aux Hommes, une église millénaire épargnée par les combats. Au moment de quitter cette église qui abrite des centaines de réfugiés, un petit garçon s'approche de Ouimet et lui demande: «Allez-vous maintenant trouver mon père?» «Où est ton père?», demande Ouimet. «En Allemagne», répond alors le petit garçon. Les réponses à cette question naïve d'un petit garçon à la recherche de son père viendront plus tard et seront terrifiantes.

Auschwitz, Meppen, Buchenwald

En janvier 1945, le haut commandement allié décrète l'assaut final contre les armées de Hitler. Les Russes déclenchent leur offensive le 12 janvier. Quinze jours plus tard, soit le 27 janvier, les Russes prennent Auschwitz. C'est la libération du symbole par excellence de la politique d'extermination du IIIe Reich.

Le premier gazage a été expérimenté au camp de concentration d'Auschwitz en 1941. Dans leur fuite, les SS tentent d'effacer les traces de leur barbarie en détruisant les fours crématoires et les archives du camp. Tout au long de la progression sur le front, l'horreur des camps de la mort se déploie comme un mauvais rêve. Le cauchemar est macabre, certes, mais pure réalité.

La 1re Armée canadienne engage la bataille du Rhin le 8 février. Les correspondants de guerre, notamment l'équipe des réseaux français (Radio-Canada) et anglais (CBC), sont également de la partie pour rapporter l'assaut sur la fameuse ligne Siegfried. Agent de liaison pour l'Office of War Information pendant le même mois, René Lévesque est correspondant pour la radio américaine La Voix de l'Amérique et pour le journal de l'armée américaine Stars and Stripes. À 22 ans, Lévesque avait quitté Montréal en mai 1944 en direction de Londres.

Au mois d'avril 1945, Marcel Ouimet et Matthew Halton participent à la campagne des Pays-Bas. Devant l'avancée alliée, les Allemands concèdent du terrain et un grand nombre de prisonniers. Battant en retraite, la Gestapo torture et exécute les prisonniers.

La victoire prochaine des Alliés est obscurcie par l'irrationalité des camps de concentration. Dans la ville néerlandaise de Meppen, où Ouimet raconte les exploits du Régiment canadien-français de la Chaudière, Halton relate l'innommable. Dans le camp de la mort à Meppen, le chant des oiseaux détonne avec la vision de l'apocalypse: «Ils ne sont plus des êtres vivants», dit le correspondant de la CBC en découvrant les pensionnaires du camp. «Comment les oiseaux peuvent-ils chanter ici? Cela semble impossible. Presque un blasphème.»

Le 10 avril, la 80e Division américaine libère la ville allemande de Buchenwald. La prise d'Auschwitz par les Russes à la fin de janvier 1945 avait provoqué l'arrêt des déportations vers ce camp et le transfert de milliers de Juifs vers d'autres emplacements, notamment le camp de Buchenwald. Connu pour ses reportages durant le blitz de Londres, le journaliste américain Edward Murrow est alors correspondant de la chaîne de radio CBS.

Dans un reportage diffusé le 15 avril sur le camp de concentration de Buchenwald, Edward Murrow prévient ses auditeurs: «Si vous êtes à table ou si vous n'avez pas envie d'écouter ce que les Allemands ont fait, vous pouvez éteindre votre radio car je vais vous parler de Buchenwald.» Le correspondant décrit ensuite sa rencontre avec les prisonniers du camp. Il parle de l'odeur, des regards lourds, des hommes et des enfants en lambeaux. Dans ce camp «marqué par la mort», Murrow refuse par moments de raconter ce qu'il voit. À la fin d'une description insoutenable, Edward Murrow implore ses auditeurs: «Je vous supplie de croire ce que j'ai dit sur Buchenwald.»

Dachau

Si Auschwitz est le camp de concentration de référence, Dachau a été le premier camp pour prisonniers politiques dès 1933, au moment où le nazisme s'installait au pouvoir en Allemagne. Le déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale plonge Dachau dans la déraison de la «solution finale» contre les Juifs. Comme à Auschwitz, les portes de Dachau arborent l'inscription irrévérencieuse Arbeit macht frei («le travail rend libre»).

En mai 1945, René Lévesque découvre le portrait sinistre et funèbre du camp de Dachau. Les visages hagards des prisonniers accueillent le convoi de René Lévesque. Dans une atmosphère de puanteur, les prisonniers se ruent sur leurs libérateurs, d'autres poursuivent et exécutent quelques kapos (geôliers). La scène est surréaliste. Les SS ont exécuté un millier de prisonniers avant de prendre la fuite.

Dans le Herald Tribune de New York, la correspondante de guerre Marguerite Higgins décrit la scène frénétique de la libération à Dachau. «Les prisonniers du camp embrassaient les troupes américaines et embrassaient le sol», écrit-elle. Là aussi, les journalistes sont confrontés à l'irréalité de ce qu'ils voient et de ce qu'ils racontent. La photographe Lee Miller doit écrire une note au magazine américain Vogue pour expliquer que ses photographies sont bien réelles. Une des images célèbres de Miller montre deux soldats américains ouvrant les portes d'un camion plein de cadavres de prisonniers. La clarté du cliché est presque insolente.

Martha Gellhorn, correspondante de guerre de renom et épouse d'Ernest Hemingway, écrit dans Colliers: «Certainement, cette guerre a été menée pour abolir Dachau, tous les autres endroits comme Dachau et tout ce que Dachau représente. Pour l'abolir à jamais.»

Être crus

Plusieurs journalistes craignaient de ne pas être crus en raison de la propagande durant la guerre. Comment en effet expliquer qu'il y avait bel et bien une campagne étatique délibérée et systématique d'exterminer des peuples entiers? Soixante ans après la libération des camps, on peut en parler pour se souvenir, mais on ne peut certainement pas l'expliquer.

L'avancée des Alliés en Europe avait mis un terme aux déportations. La presse en guerre annonce l'Holocauste à une planète stupéfaite. Un journaliste américain avait lui-même trouvé la mort à l'intérieur des camps de concentration. Capturé par les Allemands, Joseph Morton, correspondant de l'agence Associated Press, sera fait prisonnier et exécuté par la suite au camp de Mauthausen en janvier 1945.

Avec la découverte de la politique d'extermination nazie, la question du petit garçon de Caen qui demandait à Marcel Ouimet de retrouver son père en Allemagne avait trouvé réponse. Ils avaient été des millions et des millions à perdre la trace des leurs: un père, une mère, des frères, des soeurs, des enfants... Au moins, le petit garçon avait su ce qui était arrivé aux victimes de la barbarie humaine.