Une bavure impardonnable

Il est difficile de déterminer ce qui a été le plus choquant dans l'affaire des subventions aux écoles juives. Est-ce l'irresponsabilité dont le gouvernement Charest a fait preuve ou l'hypocrisie avec laquelle il a agi? Les deux, direz-vous.

Faut-il vraiment s'étonner de la première? Dès le congrès libéral de l'automne 2000, quand M. Charest s'était engagé à tenir des référendums sur les défusions, on avait compris que le sens des responsabilités ne serait pas la qualité première de son gouvernement.

Durant la campagne électorale de 1998, Lucien Bouchard avait été blâmé de toute part pour avoir déclaré que le chef du PLQ n'aimait pas le Québec. Jean Charest avait répliqué: «C'est vrai que je suis là, au Québec, parce qu'il y a des choses que je n'aime pas.»

On dit souvent que le premier ministre demeure étranger à la culture sociopolitique québécoise, ce qui l'amène souvent à mal évaluer les réactions de l'opinion publique. Le cas qui nous occupe est presque caricatural: selon un sondage Léger Marketing-TVA, 89 % des Québécois s'opposaient au traitement privilégié accordé aux écoles juives.

Il y a peut-être un autre problème, plus grave encore. Comme il le disait lui-même, M. Charest n'aime pas certains aspects de la société québécoise et, en dépit de son discours, il semble particulièrement allergique à ce qui peut contribuer à renforcer la cohésion et la différence québécoises. Son modèle de référence est plutôt la mosaïque multiculturelle canadienne, moins propice aux manifestations d'affirmation nationale.

Il n'est pas nécessaire d'être docteur en sociologie pour comprendre que subventionner les écoles juives à hauteur de 100 %, en retour de vagues échanges interculturels, n'aurait favorisé en rien l'intégration de la communauté juive. Au contraire, cela aurait eu pour effet de renforcer son isolement. Sans parler du précédent créé.

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Mardi soir, à l'émission La Part des choses, l'ancien directeur du Congrès juif canadien pour le Québec, Jack Jedwab, a d'ailleurs remis les pendules à l'heure au sujet de l'intégration, que le gouvernement invoque comme une litanie depuis une semaine.

Cela n'a jamais été la préoccupation de la communauté juive, a expliqué M. Jedwab. Certes, cela peut être un «élément intéressant», mais «l'objectif est de s'assurer la stabilité future de ces écoles qui, contrairement à ce qu'on croit, ont des difficultés de financement».

Prétendre verser près de 2000 $ par enfant à des fins d'échanges interculturels était déjà une insulte à l'intelligence. Évoquer au surplus l'incendie criminel de la bibliothèque de l'école Talmud Torah, comme l'a fait Pierre Reid, relevait d'une grossière tentative de culpabilisation. Dans cette affaire, le ministre de l'Éducation a été égal à lui-même, c'est-à-dire archimauvais.

La conférence de presse du premier ministre, mardi après-midi, a aussi été un modèle de mauvaise foi. Son grand argument était que la loi permettait à M. Reid d'agir comme il l'a fait. Et alors? La question n'était pas de savoir si on avait enfreint la loi mais s'il était acceptable qu'une décision aussi lourde de conséquences soit prise en catimini, à l'insu du conseil des ministres et du caucus des députés, sans même faire l'objet d'un communiqué.

M. Charest a été pris en flagrant délit de mensonge quand il a soutenu que son gouvernement avait simplement donné suite à une entente entre les écoles juives et deux commissions scolaires alors que c'est le gouvernement qui avait lancé le projet. «Peu importe», a-t-il lancé. Désolé, mais cela importe énormément. Tout comme il importe qu'un premier ministre dise la vérité.

Il y a aussi ce trou de mémoire dont le premier ministre a été victime quand il a été question de cette soirée-bénéfice organisée par le ministre du Revenu, Lawrence Bergman, qui avait permis à la communauté juive de manifester sa grande générosité envers le PLQ. Curieusement, M. Charest n'en a conservé qu'un vague souvenir. Pourtant, ses députés se souviennent très bien l'avoir entendu se réjouir d'une récolte record de 750 000 $.

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S'il y a un aspect de la culture politique québécoise qui a peut-être échappé à M. Charest, c'est l'effet profond que la loi sur le financement des partis politiques a eu sur les esprits.

Il arrive encore que des politiciens se fassent prendre la main dans le sac, comme ces deux conseillers municipaux récemment condamnés pour avoir accepté des pots-de-vin, mais les Québécois aiment croire que leur gouvernement a progressé sur le chemin de la vertu. Ce qui les a peut-être choqués le plus dans le scandale des commandites, c'est qu'on les ait fait passer pour les brebis galeuses du Canada.

Au cours des dernières semaines, les tergiversations dans le dossier du CHUM, qu'on croyait enfin réglé, avaient déjà renforcé l'impression d'un gouvernement particulièrement sensible aux pressions de ses amis. Dorénavant, plusieurs auront le sentiment qu'on peut carrément l'acheter, pourvu qu'on y mette le prix.

Sur le fond, il y a certainement lieu de se réjouir de la volte-face d'hier. M. Charest a été bien obligé de reconnaître que «l'adhésion anticipée n'était pas au rendez-vous». L'inquiétant est qu'il a fallu une levée de boucliers sans précédent pour lui faire entendre raison. Laissé à lui-même, il ne semble pas voir où se situe l'intérêt de la société québécoise. À moins qu'il ne s'agisse d'une considération secondaire. Dans les deux cas, c'est impardonnable.

mdavid@ledevoir.com
2 commentaires
  • France Chartrand - Inscrite 20 janvier 2005 13 h 49

    L'intégration de la communauté juive

    La communauté juive est intégrée depuis plusieurs décennies à la vie de Montréal. Les Juifs ont participé largement, et le font encore, à la vie communautaire et ce en étant souvent bannis des milieux chauvinistes québécois. Il faut souligner leur présence et leur dévouement dans bien des aspects de la vie culturelle, dans les domaines de la médecine, de la recherche scientifique et du commerce. Leurs engagements et responsabilités dépassent de loin ce que peut faire notre élite québécoise. Ils ont toujours donné, souvent de manière philanthropique, tout en aidant leur propre communauté à poursuivre dans cette voie. Bien que considéré comme minorité, le bilan de leurs activités et réalisations est impressionnant. Pensons à l'Hôpital Juif qui accueille et soigne plusieurs communautés culturelles, sans discrimination, incluant des musulmans (pourrait-on imaginer l'inverse, voire un hôpital musulman accueillant des Juifs ou des catholiques). Sans l'apport des Juifs, les grandes traditions artistiques (musées, grands orchestres) auraient-elles pu se développer à Montréal, et qu'en est-il de la protection et de la sauvegarde de monuments architecturaux de Montréal. Oublions-nous le travail de Madame Bronfman? Les supermarchés, avec la famille Steinberg, ont permis l'essor du commerce au détail dans l'alimentation. La liste est longe. Nous aurions aussi intérêt à tirer des leçons de leurs écoles. Les écoles juives ont une vocation de qualité et leur programme scolaire est sûrement mieux orienté que dans la moyenne de nos pauvres écoles publiques. Les politiques québécoises en matière d'éducation devront s'ajuster aux demandent qui émaneront de plus en plus de divers groupes exigeant des besoins spécifiques. Vouloir tout uniformiser sous le couvert de l'équité (il faut être juste pour tout le monde) appauvrira le dynamisme d'une société de plus en plus multiethnique. C'est un peu comme pour les soins de santé. Tout le monde est traité pareil! Avec les résultats que l'on connaît...Il est temps de penser à des formes dynamique de gestion en éducation et d'arrêter de niveler par le bas.

  • Claudette Montpetit - Inscrit 20 janvier 2005 21 h 41

    L'oubli

    Tout le monde oublie, les journalistes en particulier que le plan de carrière de Jean Charest c'était le Canda, il n'a jamais pensé à une carrière québécoise, à Sherbrooke dans sa prime jeunesse c'était complètement anglophone, sa famille a probablement choisi pour lui l'anglicisation et c'était leur droit. J'ai remarqué que Jean Charest ( à l'instar de PE Trudeau) n'était pas la même personne à la télévision française versus anglaise, en français il parait toujours sur la défensive et a hâte que ça finisse tandis que chez les anglais il est tout souriant et a plus de vocabulaire. Il faut le comprendre cet homme a rêvé de faire une carrière au Canada, on a brisé son plan de carrière, ce ne sont pas les méchants séparatistes qui lui ont coupé les jarrets mais les paniqueux de fédéralistes . Jean Charest connait plus les gens de l'ouest canadien que le Québec, malheureusement pour lui c'est un homme superficiel il n'a aucune profondeur intellectuelle de pensée il est très proche de Klein. Je ne crois pas me tromper en pensant que Jean Charest est très sensible à la flatterie. Comme dit la chanson " Mon Dieu libérez-nous des libéraux" mois j'ajoute spécialement de Jean Charest avant qu'il vende en pièces détachées le Québec aux WestIslanders.
    Claudette Montpetit