Un cas de révisionnisme linguistique

Réplique au texte de Lionel Meney,

«Un autre dictionnaire québécois, pourquoi?», publié le vendredi 7 janvier 2005

Comme le chiendent dans un jardin, la question de la norme du français au Québec et de sa relation avec le français de France revient périodiquement à la surface de l'actualité médiatique québécoise.

Ce débat dure quasi depuis 1760, il s'est intensifié durant les 50 dernières années (1955-2005), animé autant par les écrivains, les journalistes et les linguistes, avec des points forts dont on se souvient encore, Les Insolences du frère Untel ou la querelle du joual. Il s'est souvent concentré sur le lexique. Les discussions relatives à un éventuel dictionnaire du français en usage au Québec ont été et sont encore vives. Elles ont toujours été publiques, avec échos dans les médias, confirmées par la publication des actes des colloques.

De ce long cheminement, trois consensus se sont dégagés.
- Le lexique du français au Québec ne peut être en tous points identique à celui de France pour au moins trois motifs: la réalité à nommer n'est pas la même, notre histoire depuis la fin de la Nouvelle-France est distincte, au mieux parallèle, et nos contextes, culturel et politique, sont différents. La variation est inévitable, nécessaire, légitime.
- Les locuteurs québécois ont une nette conscience de ce qu'est, au Québec, une langue française de qualité. Deux études arrivent à cette même conclusion à 30 années d'intervalle, l'une préparée pour la commission Gendron, l'autre publiée récemment (1999) par l'Office québécois de la langue française.
- La norme est un modèle social de comportement linguistique généré par chaque groupe ou sous-groupe de locuteurs: il existe une norme du français populaire comme du français soutenu (actuellement en conflit ouvert au Québec), comme il existe une norme québécoise, une norme française ou belge. Où était Lionel Meney pendant ces discussions?

Décrire et non inventer

Les linguistes n'inventent pas la norme, ils ne peuvent que tenter de la décrire. Lionel Meney a donc tort de leur attribuer «le rêve [...] que le Québec ait sa norme linguistique à part, endogène». Cette norme existe de facto dans la société, qu'il le veuille ou non.

Lionel Meney soupçonne ainsi les linguistes de séparatisme linguistique. Il me considère comme le chef de file de cette déviation. La citation qu'il m'attribue est inexacte. Voici le texte original (dans La Lexicographie québécoise, bilan et perspective, 1986, page 60): «Notre objectif [aux lexicographes] doit être de décrire le français au Québec, exactement comme si nous étions la seule communauté linguistique de langue française qui existât, c'est-à-dire en y incluant tous les mots en usage, dont il faudrait faire soigneusement l'inventaire des sens et déterminer les connotations, en prenant comme norme l'usage légitime québécois.»

À une autre occasion (Pour un dictionnaire du français québécois - Propositions et commentaires, 1988, page 77), j'avais précisé: «Par lexique du français québécois, j'entends donc la totalité des usages lexicaux véhiculés par l'ensemble des locuteurs de la langue française au Québec» et non la seule tranche de cette langue vilipendée sous le nom de joual. Et, plus loin: «L'objectif n'est pas de nous démarquer systématiquement par rapport au français français. L'objectif est de décrire, avec objectivité et compétence, l'usage légitime du français au Québec, sans se soucier de la distance plus ou moins grande entre cet usage et l'usage français.» Voilà le fond de ma pensée.

L'homme de l'ombre

Lionel Meney laisse aussi entendre que je serais celui qui tire les ficelles dans l'ombre puisque j'ai été sous-ministre associé à la politique linguistique sous Louise Beaudoin, nommé par elle secrétaire de la commission Larose, et qu'ainsi, par ce biais, je serais le grand magouilleur de la subvention du projet de Sherbrooke.

Il cite en appui des extraits des «textes provisoires» (des brouillons en réalité) du rapport Larose où il est question d'allouer des ressources pour décrire le français standard au Québec pour l'instrumentaliser et rendre gratuitement disponibles des services linguistiques. Il présente comme douteux la présence d'Hélène Cajolet-Laganière comme commissaire (sur 11 membres) et le fait que Pierre Martel ait organisé un colloque pour le compte de la commission (alors qu'en réalité celle-ci a tenu à les répartir entre diverses universités du Québec, y compris McGill). Il en conclut que la commission Larose justifiait ainsi a posteriori le financement du projet de Sherbrooke.

Pour ma part, je préfère citer la seule recommandation (no 63, page 89) du rapport final, le seul qui soit officiel: «Que soit mis en oeuvre une politique de valorisation du français standard en usage au Québec. Que cette politique contribue à l'élaboration, à l'instrumentalisation et à la diffusion d'une norme linguistique conciliant le respect de la langue française telle que parlée par les autres francophones et francophiles et la légitimité des particularités des usages de la langue française du Québec.» Position qui est toujours la mienne et celle de la plupart de mes collègues linguistes.

Au fond, ce qui chicote (pardon, ce mot est d'ici, je devrais plutôt écrire: «ce qui tracasse, agace, chiffonne») le plus Lionel Meney, ce sont les subventions versées au projet des universités Laval et Sherbrooke alors qu'il n'en a reçu aucune pour son propre dictionnaire. Qu'il se console: ni Le Visuel ni Le Multi, de Québec Amérique, n'ont été subventionnés. Il s'agissait alors d'ouvrages de moindre ampleur au départ, dont un éditeur pouvait assumer le coût de développement avec bon espoir de récupérer sa mise. Ce qui n'est pas le cas du projet de Sherbrooke, dont personne ne sait actuellement qui éditera l'ouvrage une fois terminé.