C'est la vie! - Dans un blogue près de chez vous

Photo: Normand Blouin

Je ne sais trop si c'est l'ultime piège à cons qui me bouffera les dernières minutes qui me restent, mais je suis tombée dedans mains jointes, comme dans la religion ou les chips. Ne manquait qu'un point G à Joblo pour en faire Joblog. Parlons français : j'ai maintenant mon carnet (Web log = blog = carnet) : ledevoir.com/blog/joblo. Chaque jour, que dis-je ! chaque instant où l'inspiration me transperce de son glaive acéré, je peux aller déverser tout ce qui me passe par la tête et devant les yeux. Certains en font leur journal intime ou un blogue-réalité, d'autres une conversation entre amis, imaginaires ou non ; on réfère tantôt un site www, un film, un livre, un magazine, un billet (post) dans un autre carnet, une tendance, une curiosité, une critique des médias établis. Appelons ça une page personnelle active sur laquelle l'interactivité s'installe. Ce qu'on ne ferait pas pour éviter l'ennui...

Les blogueurs finissent par se fréquenter par l'entremise de leurs carnets et forment un petit club sélect avec un centre-ville, des quartiers in, des banlieues, même des régions éloignées. La plupart ont leurs sujets de prédilection : la politique, la technologie, la maternité, le sexe, la cuisine, les poupées, leurs idées noires. Un léger snobisme reste de mise dans la blogogeoisie : c'est à qui sera le plus visité, le plus cité... par les médias ! Une hiérarchie s'installe dans cette apparente anarchie. L'humanité se divise dorénavant entre blogueurs et non-blogueurs, entre geeks — ces nerds d'Internet plus sociables sur un ordi que dans un cocktail — et zombies, ceux qui errent en ignorant cette galaxie bavarde à un clic de l'index.

Comme tous les phénomènes émergents, l'effervescence sur la blogosphère rime avec créativité et audace. La blogosphère est en pleine explosion (23 000 nouveaux blogues par jour, dont une partie s'éteindront en quelques semaines), et un simple pékin peut avoir des milliers de visiteurs (hits), un média alternatif en soi. En témoignent les déferlantes de blogues à l'occasion des tsunamis ; les blogueurs modifient la donne de l'information classique en réagissant au quart de tour, ajoutant des billets, parfois courts, parfois interminablement longs, des photos, voire des planches contact, expliquant, conseillant, décapant 24 heures sur 24, partout sur la planète Internet. Tout le monde n'a qu'à bien se tenir : la vie privée est une illusion du passé, les exhibitionnistes s'amusent et les voyeurs seront bien servis.

Tenez, Marie-Odile m'écrit cette semaine pour me parler du sale virus qui lui barre les articulations. Nous avons engagé la conversation dans une clinique médicale d'urgence samedi dernier. Deux inconnues qui jasent en attendant le docteur, c'est charmant. Ou, plutôt, je ne connaissais pas Marie-Odile ; elle me connaissait sans l'avoir dit. Si Marie-Odile était blogueuse, elle aurait pu aller tout raconter de notre échange dans son carnet et renvoyer ses aficionados à mes textes ou à mon blogue, dévoiler un pan de ma vie privée, même me prendre en photo à mon insu avec son téléphone cellulaire. Non, je ne consultais pas pour paranoïa aiguë, mais j'espère que je n'ai pas attrapé son virus aux articulations.

Tu blogues ou tu blagues ?

Les spécialistes en communication prétendent qu'on ne pourra plus faire sans eux ni ignorer ce phénomène de moins en moins marginal. Les blogueurs sont partout et racontent tout, travaillent sans filet, sans rédacteur en chef, sans éthique approuvée par une fédération professionnelle, sans salaire. Quoique certains carnets acceptent les cartes de crédit et vous incitent à une contribution volontaire.

Des blogueurs très populaires ont même réussi à se rendre sur des terrains minés comme l'Irak en amassant les dons de leurs lecteurs. On appelle ça du journalisme citoyen ou du journalisme participatif, voire de la néochronique ou de l'éditorial à compte d'auteur. Certains y ont même laissé leur job, perdu leurs amis, froissé leur famille. Selon un article publié dans le New York Times Magazine en décembre dernier, le tiers des blogueurs rapportent des conflits interpersonnels à cause du matériel dans leur carnet.

Autant se rendre à l'évidence : nos lecteurs en savent souvent plus que nous. Ça craint pour les « vrais » journalistes. Qui nous lira et, surtout, qui paiera pour nous lire ? demandent les plus pessimistes. Martine Pagé, fin trentaine, scénariste montréalaise, conférencière sur le sujet et blogueuse depuis trois ans, n'est pas aussi alarmiste.

Son blogue (ni.vu.ni.connu), fréquenté par 300 à 350 personnes par jour, a l'originalité d'être bilingue, s'intéresse tant à l'actualité, au cinéma et à la littérature qu'aux petits moments de la vie et aux trucs inusités. « Le blogue permet de s'engager là où les médias traditionnels s'arrêtent ; ça va donner l'occasion aux gens de se réintéresser à l'information, dit-elle. Ça peut aussi faire vivre les nouvelles plus longtemps. Les médias passent à autre chose très vite. Ça meurt moins vite sur le Web. Ça démocratise l'événement. Et puis, les blogueurs sont des chiens de garde, des "fact checkers". »

Martine garde un oeil sur une cinquantaine de carnets quotidiennement. Elle assiste aux réunions mensuelles de Yulblog (métacarnet de carnettistes montréalais) et vit avec un carnettiste anglophone. « Les blogueurs sont devenus mon cercle social : on sort, on va au cinéma, c'est spontané, pas planifié depuis deux mois à l'agenda. Il y a beaucoup de célibataires, de pigistes, qui ont une grande curiosité intellectuelle et avec qui je peux échanger sur des sujets obscurs. »

Trucmuches et trucs moches

Même selon des standards de productivité slow, je perds un temps fou sur des blogues comme celui de Martine Pagé. Après une semaine de fréquentation intensive, je vois déjà venir le jour où je devrai tirer sur le blogue comme cette éditrice découverte grâce au magazine Utne (www.villagevoice.com/news/0409,essay,51468,1.html). En attendant, je sais tout des anneaux en fourrure synthétique qu'on fabrique pour tenir les tasses de café en carton (Boing.Boing, www.drydendesigns.com/javawear.html), des vibrateurs Hello Kitty et des chicanes de famille de l'Antisocial-bitch.com ; je procrastine sur des sites bizarroïdes comme celui d'Élite designers.org, des designers enragés contre Ikéa, et je me bidonne en douce. Je me suis accroché les pieds sur le blogue du drag-queen Ru Paul (www.rupaul.com/weblog.shtml) et j'ai même appris qu'une poupée Ru Paul sortira l'été prochain, qu'il (elle ?) a déménagé de Los Angeles à New York pendant la période des Fêtes. Ça nous fait une belle jambe, même poilue.

Quand j'aurai moi aussi des produits dérivés à vendre sur mon blogue, une poupée, un vibrateur et des bandes de cire dépilatoires, vous m'arrêterez. Promis ?

Écrivez à cherejoblo@ledevoir.com.

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La Life

On m'appelle Joblo. J'ai beaucoup voyagé, surtout dans ma tête. Ce blogue pourrait ressembler à l'intérieur de ma tête. Là-dedans, il y a toujours un repas en route, quelques ingrédients sur le comptoir et une recette du bonheur immédiat à inventer, une chicane qui mijote — j'ai le muscle de l'indignation sensible —, une larme au coin de l'oeil prête à surgir, une amoureuse qui attend le prince charmant, une info qui m'amuse, un phénomène inexpliqué. J'ai été et je suis. J'ai été traiteur. Je suis restée marquée par une névrose du Tupperware et de la portion.

J'ai été critique gastronomique pendant 15 ans. Je ne vais plus au restaurant depuis que j'ai rendu mon tablier. Je suis chroniqueuse au quotidien Le Devoir depuis lulure. J'ai même tenu le courrier du coeur, l'état voisin de la nécrologie, c'est dire... Et puis quoi encore ? J'invente des mots mais je n'invente pas le reste. Stay tuned ! Bienvenue dans La Life...

ledevoir.com/blog/joblo

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Demandé : mais qui blogue avec moi ? Cinq millions de Martiens ? Peut-être plus. Selon Jean-Pierre Cloutier, rédacteur en chef de sites Internet et blogueur très respecté de la blogosphère (de 400 à 800 visiteurs par jour sur son blogue, cyberie.qc.ca/jpc/blogger.html), il n'y a pas de profil type établi au Québec. Aux États-Unis, le profil du blogueur ressemble à un homme (57 %) de moins de 30 ans (48 %) qui utilise Internet depuis six ans ou plus (82 %), est financièrement à l'aise (42 % avec un revenu des ménages de 50 000 $ et plus) et scolarisé (39 % avec un diplôme de premier ou de deuxième cycle). Selon Jean-Pierre, les consommateurs d'infos n'aiment plus leurs médias : le Washington Post perd 4000 abonnés par mois sur les 700 000 existants. Pour lui, l'attrait d'un bon blogue tient à la qualité de l'écrit, une forme structurée de pensée critique : « Je suis peut-être de la vieille école, mais c'est presque une question de respect ! »

Acheté : le magazine Fortune (en kiosque jusqu'au 17 janvier). « 10 tech trends to watch in 2005. » Trend no 1 : pourquoi vous ne pouvez pas ignorer les blogueurs. Un article de fond qui explique aux p.-d.g. et aux gens d'affaires comment se servir de la blogosphère pour aller chercher l'assentiment de consommateurs très pointus dans leurs critères de sélection et qui pèsent lourd dans la balance commerciale. Les blogueurs veulent de vraies personnes avec de vraies opinions et se fichent bien du site Internet officiel.

Visité : deux fois plutôt qu'une le blogue « La ville s'endormait » (piette.blogspot.com). Ça ne se veut ni prétentieux ni quoi que ce soit, mais il me fait marrer. Pourvu que cette plogue ne lui enfle pas le blogue et ne lui donne pas la blogostipation. Piette parle de la vie, de la politique, des restaurants et de son appart d'étudiant, et c'est généralement bien écrit. Nouveau venu dans la blogosphère depuis deux mois, Piette constate que tous les bons blogues existent depuis un an et demi. « C'est comme si j'allais demain à mon premier rave et que j'en revenais tout excité. » Cute !

Pisté : mon amie-mamie Monique vers quelques métablogues : Yulblog, Blogdex, Daypop et Getblogs, qui vous permettront d'avoir accès aux carnettistes locaux et d'ailleurs.

Découvert : le site français www.copinedegeek.com. Pour tout savoir sur le geek (prononcez guik), ce fou taré d'informatique. Où le trouver, comment le garder, son alimentation, vivre en couple avec lui, la bibitte est examinée sous tous ses angles, même morts.

Appris : grâce à ni.vu.ni.connu, que le réseau NBC était l'objet d'une poursuite de 2,5 millions de dollars déposée mardi dernier par Austin Aitken, un téléspectateur de l'Ohio, rendu malade par l'épisode de Fear Factor diffusé entre Noël et le jour de l'An. J'ai vu l'émission en question et je n'ai jamais été aussi dégoûtée par la télé-réalité. On invitait les candidats (qui pouvaient gagner entre 6000 $ et 100 000 $) à boire de la slush au rat mort, passé devant nos yeux au mélangeur de la moustache à la queue. Vous voulez la recette ? http://www.chicagosuntimes.com/output/television/cst-ftr-tvsht07.html.

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