Le bilan des victimes explose

Des images satellites montrent la région de Banda Aceh, dans le nord de Sumatra, en Indonésie, avant et après le passage des tsunamis de dimanche. L’image du haut a été prise en juin, celle du bas, avant-hier. La dévastation est totale. Hier, les
Photo: Agence Reuters Des images satellites montrent la région de Banda Aceh, dans le nord de Sumatra, en Indonésie, avant et après le passage des tsunamis de dimanche. L’image du haut a été prise en juin, celle du bas, avant-hier. La dévastation est totale. Hier, les

Le bilan provisoire des victimes englouties par les tsunamis causés par le séisme ayant frappé l'Asie du Sud-Est dimanche a littéralement explosé hier. Cinq jours après la catastrophe, on recense désormais plus de 125 000 morts ainsi que des dizaines de milliers de personnes disparues. L'opération mondiale de secours en marche est maintenant engagée dans une véritable course contre la montre: en dépend en effet le sort de cinq millions de déplacés souvent privés d'abri, de nourriture et d'eau potable, prévient l'Organisation mondiale de la santé (OMS).

Hier, des répliques du tremblement de terre ont semé la panique chez des dizaines de milliers d'habitants des côtes de l'Inde, du Sri Lanka et de la Thaïlande. Au Sri Lanka, les villageois se sont réfugiés sur les toits et autres hauteurs tandis que l'armée les appelait à rester vigilants, sans paniquer. Dans le sud de la Thaïlande, les sirènes d'alerte aux tsunamis ont fait se vider immédiatement les plages pour, au bout du compte, quelques petites vagues.

Les 12 pays directement touchés par la tragédie continuent d'évaluer les dégâts. Selon l'OMS, il faudrait 40 millions $US pour fournir à très courte échéance eau potable, installations sanitaires et soins médicaux aux millions de personnes devenues incapables d'assurer leur survie. Une évaluation qui demeure approximative: l'étendue exacte du désastre humain reste en effet inconnue, et les organisations humanitaires redoutent que le pire soit encore à venir, avec la propagation d'épidémies de dysenterie, de paludisme, de dengue, de choléra, de typhoïde et d'infections respiratoires.

Face à l'ampleur de la catastrophe, la mobilisation internationale est sans précédent. Quelque 500 millions $US d'aide ont déjà été promis par différents gouvernements, dont le Canada, qui envisagent aussi d'alléger la dette des pays ravagés. Le secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, s'est déclaré «satisfait» de la réaction des gouvernements hier.

Les ONG continuent d'acheminer du matériel de secours dans la région malgré les très grandes difficultés d'accès. La Banque mondiale a annoncé qu'elle allait débloquer 250 millions de dollars d'aide aux sinistrés des raz-de-marée. Mais malgré cela, les efforts restent très en deçà des besoins puisque l'ONU a demandé une aide de plus de 1,6 milliard $US. Les dégâts infligés par la catastrophe sont estimés à 14 milliards $US.

Tensions chez les donateurs

Parmi les pays donateurs d'aide, des tensions sont apparues après l'annonce mercredi par le président américain George W. Bush que les États-Unis, l'Australie, le Japon et l'Inde allaient prendre la tête d'une coalition pour coordonner les secours, un rôle habituellement dévolu à l'ONU. Hier, le président Bush a également annoncé qu'une mission d'experts, dirigée par le secrétaire d'État Colin Powell, se rendra en Asie dimanche pour évaluer les besoins des populations sinistrées après le violent séisme qui a frappé une partie de la région.

Tandis que le chef du gouvernement italien Silvio Berlusconi proposait dans la journée une réunion spéciale du groupe des pays les plus industrialisés (G8) pour organiser l'aide, le chef de la diplomatie américaine Colin Powell évoquait une conférence des donateurs, qui pourrait avoir lieu la semaine prochaine. Mais après un entretien avec le secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, M. Powell a pris soin de préciser que «les Nations unies auront la responsabilité de mener les efforts internationaux».

Ces efforts ne sont pas faciles. L'ONU reconnaît que la distribution de l'aide humanitaire se heurte à l'insuffisance des moyens sur le terrain. «Nous faisons très peu de choses pour le moment», a reconnu Jan Egeland, coordonnateur des efforts de secours à l'ONU. «Il faudra peut-être de 48 à 72 heures supplémentaires pour être en mesure de répondre aux dizaines de milliers de personnes qui auraient aimé bénéficier de cette aide aujourd'hui — ou hier, plutôt», a-t-il ajouté. «Je pense que la frustration va croître dans les jours et les semaines à venir.»

Fosses communes

Pendant ce temps, le bilan s'alourdit. L'Indonésie a confirmé hier près de 28 000 morts supplémentaires sur les côtes de Sumatra, où des villages inaccessibles, cernés de falaises, ont reçu des vivres par largage aérien. L'île, proche de l'épicentre du tremblement de terre initial, a été submergée par les tsunamis. On y dénombre 80 000 morts au total. Environ 60 % de Banda Aceh, à la pointe nord, est détruite, affirme l'UNICEF, et 185 kilomètres de la côte nord-ouest, semée de villages, sont inondés. Des corps gonflés en décomposition jonchent les rues sous la chaleur tropicale, dans une odeur pestilentielle. «Tout s'est écroulé ici. Même le gouvernement s'est écroulé. Les hôpitaux, les services médicaux sont débordés», constate le chirurgien général des armées, le général Achmad Hiayat.

Les déplacés se comptent en centaines de milliers dans cette région. Déjà traumatisés, ils ont dû affronter des répliques sismiques dans la nuit. Mais surtout, la plupart d'entre eux n'ont pas pu recevoir d'aide internationale en raison de la coupure des routes et d'une grave pénurie d'essence. Affamés, certains ont commencé à fouiller la couche de boue pour trouver des noix de coco ou du riz.

Tant bien que mal, les autorités indonésiennes s'appliquent à disposer le plus rapidement possible des cadavres dans des fosses communes creusées à la hâte afin d'éviter les épidémies appréhendées. La police et l'armée surveillent les magasins pour éviter les pillages tandis que les habitants sont réfugiés dans les mosquées, les écoles et les bâtiments publics.

Des dizaines de médecins sont arrivés à Sumatra. La province d'Aceh, théâtre d'une guerre séparatiste depuis 26 ans, est rouverte aux organisations humanitaires et aux journalistes étrangers depuis lundi.

Au Sri Lanka, les autorités évoquaient 2000 morts supplémentaires, soit un total d'au moins

24 743, près de 5000 disparus et un million de personnes réfugiées dans des écoles et des établissements religieux.

L'Inde déplorait de son côté au moins 7368 morts et jusqu'à 10 000 personnes portées disparues, dans la boue et la végétation dense des îles isolées d'Andaman et Nicobar. Certains rescapés affirment n'avoir pas mangé pendant deux jours ou avoir dû se nourrir des crocodiles amenés par les flots. L'aviation a effectué des missions de reconnaissance et évacué plusieurs centaines de personnes.

Quant à la Thaïlande, ses autorités craignaient que le bilan n'atteigne les 7000 décès, contre 2400 déjà recensés, avec la découverte de plus de 3500 cadavres dans la province méridionale de Phang Nga. Plus de 6000 personnes sont portées disparues. Les tsunamis ont aussi frappé la Birmanie (90 morts, selon l'ONU), les Maldives (75), la Malaysia (66), le Bangladesh (2) et, en Afrique, la Somalie (132), la Tanzanie (10) et le Kenya (1).

Étrangers

Les touristes étrangers ont également payé un lourd tribut aux tsunamis. Au moins 243 ont péri et plusieurs milliers sont recherchés, selon leurs gouvernements, et la Thaïlande faisait état de 473 personnes de 36 nationalités dont le décès aurait été confirmé dans les stations balnéaires du sud du pays. Cette situation a d'ailleurs créé un problème particulier autour des cadavres dont la décomposition est avancée. Les étrangers souhaitent en effet les conserver pour permettre leur identification alors que les autorités préfèrent les enterrer ou les incinérer pour des raisons sanitaires.

Ces difficultés d'identification expliquent aussi le flou entourant le sort de nombreux touristes. Alors qu'environ 7000 étrangers sont portés disparus ou n'ont pas donné de nouvelles (dont 1500 Suédois, 700 Norvégiens, 1000 Allemands et 700 Italiens), seules quelques centaines de morts ont été confirmées par les ambassades respectives.

La Suède est particulièrement affectée (44 morts confirmées), ainsi que l'Allemagne (33), la Grande-Bretagne (28), la France (21), la Norvège (20), l'Autriche (20), l'Italie (14) et les États-Unis (14), selon des chiffres fournis par les autorités.

D'après Associated Press, l'Agence France-Presse et Reuters