Brassage d'opinions: l'«effet» des Fêtes

La rumba des fêtes de famille et des soupers entre amis donne lieu chaque année à un grand brassage d'opinions, alors que médecins et ouvriers d'usine, grands-mères et étudiants sont assis à une même tablée. «Est-ce que nous débouchons une bouteille ontarienne?», se demande-t-on avant de tergiverser sur la stratégie syndicale et les conditions de travail des employés de la SAQ. «Qu'est-ce que tu penses de la sentence de Guy Cloutier?», demandera un autre en se retournant vers son beau-frère avocat.

Entre la tourtière et la dinde, les Québécois prennent surtout des nouvelles de leur monde, mais discutent aussi de l'actualité récente, ce qui rend la période peut-être plus propice aux mouvements d'opinion publique. Un «effet des Fêtes» dont certains faiseurs d'opinions essaient de tirer profit, ou à tout le moins de ne pas en faire les frais.

Le président de Léger Marketing, Jean-Marc Léger, constate que les variations de sondage sont aussi importantes pendant les 10 jours de la période des Fêtes qu'au cours des deux mois de vacances estivales. «Les tendances s'accélèrent dans le temps des Fêtes et se confirment. Le niveau d'indécis devient beaucoup plus faible après», affirme le sondeur, qui prédit une perception plus négative du Parti québécois après la période des Fêtes, étant donné la tendance en ce sens observée dans son dernier sondage.

Les festivités ne donnent donc presque jamais lieu à des renversements de tendance; au contraire, les Québécois cherchent à établir des consensus, poursuit le sondeur.

Professeur de communications à l'Université de Montréal, André-A. Lafrance pense de son côté que l'opinion publique est fragilisée pendant les Fêtes, rendant les gens plus ouverts à entendre de nouveaux arguments. Les gens transfèrent leurs opinions de leur réseau de travail à celui de la famille et des amis. Au retour au travail, certains pourraient oser exprimer davantage des opinions différentes de celles généralement acceptées dans leur milieu de travail, sachant qu'elles sont répandues ailleurs. «Si je réalise qu'il y a plein de monde en faveur des mariages gais dans ma famille et qu'au bureau tout le monde est contre, peut-être que je vais en parler avec une nouvelle sécurité. Comme une abeille qui butine, je vais véhiculer certains arguments entendus dans ma famille», illustre M. Lafrance. L'opinion publique traverse donc une période de «turbulence», qui devrait se stabiliser seulement en février ou en mars, poursuit-il.

Un effet calculé

Les faiseurs d'opinions en général et les politiciens en particulier sont particulièrement attentifs à ce phénomène. «C'est un effet qui est toujours calculé», tranche Jean-Marc Léger, prenant pour exemple les traditionnelles entrevues de fin d'année des chefs d'État. «Ils essaient de donner un sens à ce qui s'est passé au cours des derniers mois. Ils savent que cette opinion-là, avant les Fêtes, est importante, parce que après cela va être pire», pense le sondeur, estimant que la décision de devancer l'envoi du chèque de soutien aux familles n'est pas étrangère à cette stratégie.

A contrario, certains stratèges politiques peuvent aussi profiter de la distraction du public, tout à ses emplettes de Noël, pour «en passer des petites vites», croit de son côté André-A. Lafrance.

Ancien chef de cabinet de Robert Bourassa, John Parisella se rappelle pour sa part avoir systématiquement fait la tournée des journalistes parlementaires vers la fin de novembre pour «essayer d'avoir un bon bilan de fin de saison». L'opération devait être achevée en décembre: «Robert Bourassa disait toujours que, quand décembre arrive, le monde est déjà dans les magasins. On essayait de faire le moins de vagues possible pour essayer d'éviter de créer des tendances lourdes», raconte l'ancien stratège politique, qui se souvient d'avoir entendu Brian Mulroney dire qu'un chef de parti dort toujours mieux le soir de Noël quand son caucus est derrière lui.

Ayant pris du recul depuis qu'il a quitté les officines politiques en 1994, John Parisella pose maintenant un regard beaucoup plus détaché sur ce phénomène de communication. «Nous étions dans une bulle; nous pensions que tout ce qu'on faisait, les gens en parleraient.» Il faut dire que le débat politique est aussi moins passionné. «La question nationale est moins polarisante. Les familles ont évolué et on assiste à une multiplication des centres d'intérêt», croit le communicateur, qui préside maintenant la firme BCP.

Jean-Marc Léger semble partager son point de vue: la politique n'arrive pas en tête du palmarès des discussions cette année. «Il n'y a pas de projet de société important ou de choses controversées. Les gouvernements sont en début de mandat et ne cherchent pas à séduire l'électorat. Ils essaient de moins provoquer.»

André-A. Lafrance opine du bonnet: le scandale des commandites fait partie des causes déjà jugées pour le commun des mortels. «La commission Gomery n'intéresse que le monde médiatique et politique.»

La SAQ et Guy Cloutier

Invité quelques jours avant Noël à faire ses pronostics sur ce qui animerait les discussions, Jean-Marc Léger misait dans l'ordre sur la sentence de Guy Cloutier, le lock-out au hockey et la grève à la SAQ. C'était évidemment avant les tsunamis, qui monopoliseront probablement l'attention au réveillon du jour de l'An.

Un rapide vox populi réalisé par Le Devoir confirme généralement ses prévisions, quoique le hockey ne semble pas avoir délié les langues autant que l'affaire Cloutier et les relations de travail chez le marchand d'alcool. Les analyses sur la guerre en Irak ont aussi figuré en tête de liste des échanges, mais n'ont pas donné lieu à de grands débats, les critiques étant largement partagées.

Présence d'alcool oblige, la grève à la SAQ était un incontournable. Daniel a changé d'idée sur la pertinence de la tactique syndicale après le réveillon en famille. «Je pensais que la grève avant les Fêtes était une bonne tactique. J'ai réalisé que les syndiqués vont attendre longtemps. Je ne savais pas que les ventes allaient si bien et qu'ils économisaient autant sur les salaires», explique le fonctionnaire de 43 ans.

Déterminée auparavant à ne pas franchir les piquets de grève, Louise a quant à elle vu sa conviction ébranlée par une discussion avec une nièce de 25 ans. «Elle m'a dit que c'étaient surtout des emplois d'étudiants et que, s'ils n'étaient pas contents, ils n'avaient qu'à changer d'emploi», explique la femme, qui dit mieux comprendre ceux qui franchissent le piquet de grève.

La politique a aussi fait un peu jaser dans sa famille, juste assez longtemps pour que tous conviennent qu'ils étaient «déçus» par le manque de relève et le peu d'espoir de changement, tous ordres politiques confondus. «Les plus âgés s'ennuyaient des Trudeau et Drapeau, les étudiants n'étaient pas contents des compressions dans les prêts et bourses, un autre, dans le milieu de la santé, était aussi mécontent», raconte la femme.

Dans la parenté d'Yves, 45 ans, la politique est cependant un sujet tabou depuis le référendum de 1995. «Le terrain est trop dangereux!» C'est plutôt la sentence de Guy Cloutier qui a été scrutée à la loupe. Les avocats ont expliqué l'état du droit en matière d'agressions sexuelles à des profanes convaincus que la sentence était trop clémente.

Mais dans l'ensemble, les échanges ont surtout porté sur les projets de voyage, le travail, les événements heureux comme les fiançailles et les naissances. Pour ceux qui ont fêté depuis le 26, tous les autres sujets ont été balayés par la tragédie en Asie du Sud, presque tout le monde connaissant de près ou de loin quelqu'un en voyage dans la région.

Le facteur V2

Pour ceux qui font l'actualité, journalistes, relationnistes et autres politiciens, les Fêtes permettent de se confronter à la vraie vie, ce que M. Lafrance appelle le «facteur V2». «C'est rude, cela force à sortir de son monde fermé», explique le professeur, qui répète toujours à ses étudiants que les partys des Fêtes constituent le meilleur des «focus groups».

Ce pouls permet aussi de réorienter les stratégies de marketing. Ainsi, par exemple, les remaniements politiques surviennent généralement dans les semaines qui suivent les vacances d'été ou de Noël. «On essaie de dire au peuple qu'il y a un nouveau départ», explique Jean-Marc Léger, rappelant que Jean Charest n'a pas fermé la porte récemment à un éventuel remaniement, se contentant de préciser qu'il n'y avait pas de «plan de remaniement» pour l'instant. À suivre dans les prochaines semaines!