La famille des sans-abri s'élargit

Mario et Simon vivent dans un abri très précaire au centre-ville de Montréal.
Photo: Normand Blouin Mario et Simon vivent dans un abri très précaire au centre-ville de Montréal.

En cette période de froid hivernal, les centres qui viennent en aide aux sans-abri de Montréal sont débordés, mais le temps glacial n'est pas la seule cause de cet achalandage: à l'heure des bilans de fin d'année, il semble que le nombre d'itinérants à Montréal a augmenté en 2004.

«L'itinérance à Montréal est en constante progression, martèle Djamel Bourtal, superviseur à la mission Old Brewery, qui offre un toit temporaire aux sans-abri. On s'en rend compte quand on voit le nombre de nouveaux clients qui ne sont jamais passés par chez nous. Par mois, il y a entre 75 et 150 nouveaux itinérants qui viennent dormir à la mission.»

Les causes de cette augmentation sont multiples, selon lui, mais certaines données ne mentent pas. «Beaucoup d'hôpitaux réduisent le nombre de leurs lits, surtout en psychiatrie, affirme Djamel Bourtal. On voit les répercussions: les clientèles avec des problèmes psychiatriques augmentent.» Il cite des cas de schizophrénie, de dédoublement de personnalité, de dépression, en ajoutant que les employés de la mission ne sont absolument pas formés pour ça. «On devient des décharges pour les hôpitaux, renchérit son collègue Gino Gosselin. Les services sociaux ne sont pas bien conçus pour faire face à ça.»

Même son de cloche du côté de l'organisme Dans la rue, reconnu pour son fondateur et porte-parole, le père Emmett Jones, surnommé «Pops». Début décembre, ce dernier lançait un cri d'alarme, affirmant que les problèmes de santé mentale chez les jeunes de la rue sont beaucoup plus nombreux qu'avant. «On en voit beaucoup plus, c'est certain, ajoute un psychologue de l'établissement, Jean-François Ducharme. Mais c'est aussi parce qu'on est mieux préparés, plus à l'écoute, et que les jeunes nous font confiance. Ils viennent nous parler.»

Pour Djamel Bourtal, la hausse du coût de la vie est aussi un facteur accroissant la pauvreté de la population. «L'étau se resserre. Les gens ne peuvent plus suivre. L'aide sociale est à un bas niveau et les logements sociaux, il n'y en a pas», soutient-il.

Directrice de l'Accueil Bonneau, Nicole Fournier affirme pour sa part que son organisme a servi près de 3000 repas de plus par mois, par rapport à l'année 2003, témoignant de l'augmentation des besoins. «Ça signifie environ une centaine de personnes régulières de plus», rappelle la directrice de l'organisme, qui fournit principalement un service de dépannage alimentaire aux nécessiteux.

En hiver, la situation est particulièrement préoccupante. «En hiver, il y a toujours beaucoup plus de clients, on est pratiquement tous les soirs à pleine capacité», confie Djamel Bourtal, ajoutant que la Mission Old Brewery peut accueillir jusqu'à 257 itinérants par nuit. Même que cet organisme fait une exception à sa politique pendant la saison froide. «En été, on tente de responsabiliser les itinérants en les faisant respecter un horaire: ils doivent arriver entre 18h30 et 21h s'ils veulent un lit pour la nuit. En hiver, on les accepte à toute heure de la nuit, à cause du froid. C'est trop dangereux», explique-t-il.

D'autres développent des stratégies différentes, comme Simon, qui, pour son premier hiver dans les rues de Montréal, préfère rester dehors, entouré de quelques amis. «On a choisi de vivre dans la rue, on n'ira pas se cacher, on est là, explique-t-il. En plus, ils n'acceptent pas les chiens, dans ces endroits-là.» Les neuf chiens, dont deux petits chiots, font ici partie de la famille et ont en plus une grande utilité: ils aident à se réchauffer! Entre quelques boîtes de carton, des chariots d'épicerie, des tonnes de couvertures et de vêtements chauds, Simon et ses amis se sont créé un petit univers portatif. «C'est vrai qu'il y en a qui ne sont pas organisés, mais nous, on l'est, souligne Simon. On a des couvertures, des vêtements et les chiens pour nous garder au chaud. En plus, l'hiver n'est pas arrivé d'un coup, le corps a le temps de s'habituer.» Son ami Mario renchérit: «Si tu passes quelques heures dans une mission, ton corps n'est plus habitué à la température et quand tu ressors, c'est encore plus froid.»

Malgré tout, le mois de décembre est aussi synonyme de plus de dons et de commandites pour ces organismes qui, pour la plupart, survivent presque exclusivement grâce à des dons d'entreprises et d'individus. «Plus de repas sont commandités, ce qui signifie qu'ils sont gratuits pour les itinérants qui veulent en profiter», raconte Djamel Bourtal. Diverses activités spéciales sont d'ailleurs organisées pendant la période des Fêtes; souper de Noël, dîner du jour de l'An, soirée-spectacle gratuite, etc. La Mission Old Brewery a cette année reçu des dons en nourriture, en argent, mais aussi toutes sortes de cadeaux qui ont pu être distribués aux itinérants le jour de Noël. Mais l'ambiance n'est pas tous les jours drôle. «Les Fêtes, c'est toujours plus difficile. Il y en a qui sont tristes, d'autres frustrés. Ça dépend beaucoup des relations avec leur famille», soutient M. Bourtal.

À l'Accueil Bonneau, on souligne que l'atmosphère était tout de même à la fête. «En décembre, quand c'est gris et que les gens préparent Noël, il y a une période nostalgique. Mais quand la neige arrive, ça remet de la lumière et ça se sent au niveau du moral et du courage de ces gens-là», explique Nicole Fournier. Cette année, les bénévoles ont servi 565 repas de Noël. «Il y a toujours un peu plus de demandes dans le temps des Fêtes, raconte-t-elle. En plus des gens habituels, il y a ceux qui ont peu de revenus et qui veulent s'assurer d'un bon repas le jour de Noël.»

Du côté de «Pops» et de son organisme Dans la rue, au moins 200 repas de Noël ont été servis aux jeunes et moins jeunes qui fréquentent le centre de jour. «Ils n'ont pas fait la ligne comme dans une cafétéria, des bénévoles faisaient le service», raconte Pops en soulignant que, si les dons augmentent en cette période faste, le manque de logis pour les sans-abri est toujours aussi criant.

«Ce serait facile de faire comme à Paris, d'ouvrir les entrées de métro avec des toilettes temporaires et des sacs de couchage», soutient le septuagénaire qui a dédié la majeure partie de sa vie à aider les jeunes de la rue à Montréal. «Les gens pourraient dormir sur des matelas gonflables ou des lits temporaires, ou encore dans les casernes de l'armée qui sont vides la nuit», explique-t-il.

Son petit chiot de huit semaines bien au chaud dans ses bras, Simon raconte qu'il avait un logement l'hiver dernier, ainsi qu'un emploi. «Je trouvais que j'avais pas ma place dans cette société de consommation. J'ai décidé de vivre ma vie comme je l'ai choisie, en paix avec mes valeurs», explique-t-il. Un membre de plus dans l'univers insondable de l'itinérance. L'Accueil Bonneau, la Mission Old Brewery, le bunker de Dans la rue? «Si je vis dans la rue, c'est pour être libre. Je ne veux pas avoir d'horaire. Je suis capable de m'organiser», conclut Simon.
1 commentaire
  • Bernard Lessard - Inscrit 19 mars 2008 05 h 28

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