Ukraine: une élection libre et honnête, selon les observateurs

La communauté internationale, ainsi que les observateurs canadiens dépêchés en Ukraine, ont salué hier la tenue d'une élection présidentielle libre et honnête, alors que le candidat déchu, Viktor Ianoukovitch, a pour sa part annoncé qu'il contesterait les résultats du scrutin de dimanche dernier.

Après dépouillement de près de 99 % des bulletins de vote, hier, le candidat de l'opposition, pro-occidental et leader de la «révolution orange», Viktor Iouchtchenko, était assuré d'emporter l'élection, avec plus de 52 % des voix, soit huit points et 2,3 millions de votes d'avance sur son rival pro-russe. La commission électorale ukrainienne n'a toutefois pas encore confirmé l'issue du scrutin, ce qu'elle devrait faire dans les prochains jours.

Mais le processus pourrait être beaucoup plus long. «Je ne reconnaîtrai jamais une telle défaite, car la Constitution et les droits de l'Homme ont été bafoués», a annoncé hier Viktor Ianoukovitch, candidat soutenu par le président sortant Leonid Koutchma. Il estime que près de cinq millions de ses partisans, des personnes âgées et des malades pour la plupart, n'ont pas pu voter, en raison d'un amendement constitutionnel qui limitait les droits de vote à domicile et qui a été invalidé à la dernière minute. Il a affirmé qu'il demanderait à la Cour suprême «qu'elle réexamine le vote et annule son résultat».

Le scrutin de deuxième tour du 21 novembre dernier, qui devait choisir le futur président de cette ancienne république soviétique, a été annulé quelques semaines plus tard par la Cour suprême du pays en raison d'un nombre élevé d'anomalies et de violations constatées par l'opposition. Viktor Ianoukovitch avait été déclaré vainqueur, mais des milliers d'Ukrainiens étaient ensuite descendus dans les rues pour demander la tenue d'une nouvelle élection, dans ce qui a été surnommé la «révolution orange», couleur du leader de l'opposition qui sera vraisemblablement intronisé à la présidence de l'Ukraine lors de l'inauguration officielle prévue le 14 janvier. Hier soir, les manifestants étaient encore nombreux dans les rues de Kiev, la capitale. Les partisans de Iouchtchenko semblaient prêts à rester mobilisés en cas de nouvelles tensions.

Les observateurs canadiens satisfaits

Le scrutin s'est apparemment déroulé dans le calme, et sans irrégularités majeures. Près de 12 000 observateurs étrangers s'étaient rendus sur place pour assurer un scrutin sans tache et éviter les anomalies du deuxième tour de novembre. Le Canada avait dépêché quelques centaines d'observateurs pour l'occasion, dont une mission d'observation dirigée par l'ancien premier ministre canadien John N. Turner.

«Nos observateurs s'accordent à dire qu'il s'agit bel et bien d'une élection équitable», a souligné hier M. Turner dans son premier rapport sur le processus électoral. «Les Ukrainiens ont voté librement, sans obstruction.»

Dans la majorité des bureaux de vote, les observateurs canadiens ont noté que «le scrutin se déroulait de manière ordonnée et dans une atmosphère de coopération entre les deux partis», a souligné John Turner.

L'ancien premier ministre s'est réjoui de la forte participation à l'élection ukrainienne, «plus de 28 millions d'électeurs exerçant leur droit de vote, soit 77 % de l'électorat, même si l'Ukraine a eu trois élections présidentielles trois mois».

L'équipe canadienne a toutefois noté des infractions mineures, quelques anomalies et un certain nombre d'irrégularités: présence de la police dans des centres de scrutin à Volyn (Nord-ouest), tensions et manque de coopération du personnel électoral à Luhansk, Donetsk (Est) et Odessa (Sud), bulletins de vote comptabilisés avant l'arrivée des observateurs et des scrutateurs à Chernihiv (Nord), boîtes de scrutin scellées incorrectement dans plusieurs régions, nombre important d'électeurs non inscrits sur les listes à Odessa, intimidation à plusieurs endroits. Mais la Mission canadienne d'observation note dans son rapport qu'aucune élection ne se déroule «sans anicroche» et que le cas présent n'y échappe pas. Les irrégularités relevées semblaient être plutôt des cas exceptionnels ou isolés. «Les centres de scrutin auraient reçu l'aval d'Élections Canada pour chacune des huit campagnes électorales que j'ai menées», a affirmé l'ancien premier ministre.

Il s'agit toutefois du rapport préliminaire de M. Turner. «Ça va nous prendre environ six semaines pour tout analyser et pour conclure», a souligné le porte-parole de la mission canadienne d'observation, Andrew Graham, joint à Kiev par téléphone. M. Graham a par ailleurs indiqué que les observateurs canadiens seraient de retour au pays demain.

Réactions internationales

Les observateurs canadiens ont travaillé en collaboration avec l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), organisme aussi mandaté pour surveiller le déroulement du scrutin.

Hier, le chef de la délégation d'observateurs internationaux, Bruce George, a jugé que les élections ukrainiennes s'étaient «considérablement rapprochées des critères de l'OSCE et autres normes internationales». Selon lui, aucun cas flagrant d'usage abusif des ressources publiques en faveur du candidat du pouvoir n'a été observé. Malgré quelques anomalies constatées, les «observateurs ont signalé moins de pressions sur les électeurs. L'administration des élections était plus transparente et plus équitable» que l'élection du 21 novembre, s'est félicité Bruce George.

La seule réaction des autorités russes est venue hier du ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, qui a accusé les Occidentaux de s'immiscer dans les processus électoraux des pays de l'ex-Union soviétique pour des raisons géostratégiques. Le président russe, Vladimir Poutine, avait ouvertement soutenu le candidat pro-russe Viktor Ianoukovitch et l'avait même félicité de sa «victoire écrasante» du 21 novembre, qui s'est révélée frauduleuse.

Élu en 2003, par une révolution de velours, à la tête d'une autre ancienne république soviétique, le président géorgien Mikhaïl Saakachvili a félicité hier les Ukrainiens pour leur «révolution orange» qui, a-t-il dit, «conduira à des changements importants dans tout l'espace ex-soviétique».

Ce scrutin propre et honnête a par contre été entaché par un tragique événement survenu dans les heures qui ont suivi l'annonce des résultats. Le ministre ukrainien des Transports Heorhiy Kirpa a été retrouvé mort hier soir dans sa résidence secondaire de la région de Kiev, a annoncé le porte-parole de son ministère. Il serait mort par balle, mais les raisons de son décès n'ont pas été précisées. M. Kirpa était considéré comme un homme influent au sein du pouvoir ukrainien et il soutenait la candidature du premier ministre sortant Viktor Ianoukovitch avec qui il serait entré récemment en conflit, ce dernier lui reprochant d'avoir laissé décorer en orange — couleur de l'opposition — le bâtiment de la banque de son ministère. Selon des médias locaux, il pourrait s'agir d'un suicide.

Avec l'Agence France-Presse et Associated Press