La charia, entre angélisme et islamophobie

Il est rarissime qu'un événement ontarien reçoive plus d'attention médiatique au Québec qu'en Ontario. C'est un peu ce qui s'est produit cette semaine avec la question du tribunal islamique et le rapport de l'ancienne ministre néo-démocrate Marion Boyd, qui a dit oui aux tribunaux islamiques en matière familiale, moyennant un «encadrement adéquat».

Le lendemain du jugement, deux des trois grands journaux torontois, le Globe and Mail et le National Post, ne parlaient de l'affaire que dans leur édition métropolitaine. «Ça concerne surtout l'Ontario, vous savez», m'a-t-on expliqué au Globe. Le Post avait publié un petit texte exclusif alors que le Globe s'était contenté de reprendre une dépêche de la Presse canadienne, laquelle était remplacée dans l'édition québécoise par un long texte sur la sentence de Guy Cloutier. Seul le Toronto Star «jouait» la nouvelle en couverture, titrant: «Un acte de trahison envers les femmes.»

Contraste énigmatique: à Montréal, nous, au Devoir, avons consacré à la question du tribunal islamique des textes de nouvelle et d'opinion, une chronique et un éditorial. Quant à La Presse, dès le lendemain de la parution du rapport, elle lui dédiait un important espace en une.

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Parmi les rares réactions, Margaret Wente, dans le Globe and Mail d'hier, et Peter Worthington, dans le Toronto Sun de mercredi, n'y allaient pas par quatre chemins: «L'État ne devrait pas donner son aval aux tribunaux islamiques», écrivait Wente hier. «La charia n'a pas sa place au Canada», écrivait pour sa part Worthington. «Ce n'est pas une question de liberté de religion, c'est une question d'oppression religieuse!»

«Pincez-moi, lance pour sa part Wente, mais dans quel siècle sommes-nous donc? Je pensais que les arguments contre l'introduction de la charia au Canada allaient tellement de soi que cette navrante idée allait mourir d'elle-même.»

Selon Wente, Boyd fait preuve de «naïveté», d'angélisme. Bien sûr qu'en théorie, «ces tribunaux doivent se conformer à la loi canadienne», mais «dans la réalité», argue Wente, tout sera différent. La chroniqueuse imagine ensuite, par exemple, le cas d'une immigrante pakistanaise «avec peu d'éducation, qui ne parle pas anglais et qui dépend totalement de son mari». Advenant un divorce, affirme-t-elle, la loi musulmane confie la garde des enfants au père, lequel peut conserver tous les actifs de la famille et cesser de fournir à son ex-femme ce qu'il faut pour vivre: «Il peut même la renvoyer au Pakistan et garder les enfants ici.» Certes, Marion Boyd a recommandé un encadrement pour éviter ce type d'abus. Mais cette position fait l'impasse sur «l'immense pression sociale que les femmes devront surmonter», dit la chroniqueuse.

Wente s'en prend par la suite à l'argument selon lequel on a accordé depuis longtemps aux juifs et aux chrétiens le droit de recourir à des arbitrages religieux. Tout n'est pas égal et comparable, répond-elle. D'abord, «il y a de plus grandes chances, au sein de ces groupes religieux, que les femmes soient davantage intégrées à la vie canadienne que les musulmanes». Aussi, argue Wente, «les religions occidentales ont depuis assez longtemps intégré l'idée de la séparation entre l'Église et l'État. Ça n'a jamais été le cas de l'islam».

Worthington en veut aussi à Boyd «d'avoir mis sur le même pied les catholiques, les juifs et les musulmans». Dans les faits, «il y a de grandes différences entre les religions. Les catholiques et les juifs ne font pas de discrimination à l'endroit des femmes comparativement à ce que la charia instaure comme violations des droits fondamentaux». Worthington insiste sur le fait que «la charia a été définie au XIVe siècle et ne traite pas les sexes également. Point à la ligne». Wente écrit: «Au Canada, il ne devrait y avoir qu'une seule loi pour tous. Un point, c'est tout.»

Worthington énumère ensuite les pires atrocités légitimées dans certaines parties du globe par la charia: «Selon certaines interprétations, une femme qui est violée peut être accusée d'avoir provoqué les choses.» Pour ce qui est de la charia à la sauce taliban, rappelle Worthington, à Kaboul, elle menait «à l'humiliation, voire à l'exécution publique, dans un stade, de femmes reconnues coupables d'avoir quitté leur foyer ou montré leur visage». Certes, cela n'arrivera pas ici, note Worthington, mais «avec la charia, il est certain que la pression sur les femmes risque d'être accrue». Au fond, suppute le chroniqueur du Sun, Marion Boyd «était peut-être émotionnellement attachée à la loi sur l'arbitrage qu'elle a elle-même contribué à faire adopter lorsqu'elle était au pouvoir. Mais qu'est-ce qui l'a menée à ignorer ceux qui connaissent pertinemment la charia et qui en ont fait l'expérience concrète?»

Soulignons que Wente et Worthington citent tous deux des musulmans opposés aux tribunaux fondés sur la charia. La première se réfère à Alia Hogben, du Conseil canadien des femmes musulmanes, qui soutient que tout le monde est «en faveur des libertés religieuses mais que celles-ci doivent être contrebalancées par les droits des femmes à l'égalité». Worthington, lui, rappelle la position du fondateur du Congrès musulman du Canada, Tarek Fatah, «qui soutient avec passion et de manière convaincante que la charia ne devrait jamais être implantée au Canada». Worthington rappelle que plusieurs ont quitté leur pays pour venir au Canada afin «d'échapper à la tyrannie de la charia».

Justement, les deux chroniqueurs soulignent que si le procureur général Michael Bryant entérinait les propositions de Boyd, les répercussions à l'étranger seraient considérables. Worthington cite encore Tarek Fatah, s'inquiétant que «la décision de l'Ontario soit présentée à travers le monde islamique comme une sanction et une acceptation de la charia». Ce qu'on retiendra à l'étranger, dit Fatah, c'est que «le Canada aura adopté la charia dans son ensemble, et les fanatiques useront alors de ce mensonge pour faire de la propagande et promouvoir leurs principes extrémistes».

Depuis que la controverse a éclaté, il y a un an, Wente rapporte qu'Alia Hogben reçoit des coups de fil du monde entier: «Les gens me disent: "Mais qu'est-ce qui se passe chez vous?"» Hogben incite les citoyens à «écrire au gouvernement [ontarien] pour lui signifier ce qu'ils pensent».

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«Il y a assez d'espace au Canada pour qu'il y ait de l'arbitrage religieux et des lois laïques», affirmait pour sa part la consultante Rachel Raza dans le Toronto Star mercredi. «Avant même que j'aie pu terminer la lecture du rapport de Marion Boyd [...], mes boîtes vocales ont commencé à être submergées par des journalistes qui me disaient: "Je voudrais recueillir vos commentaires contre la charia et la façon dont elle instaure une discrimination à l'endroit des femmes."» Raza dit qu'elle s'est sentie insultée par ce type de préjugé et par «le flot de reportages biaisés et basés sur l'ignorance», dans lesquels on «considérait comme étant fondamentaliste toute personne favorable aux tribunaux islamiques». Selon elle, «le groupe qui s'oppose à la création de tels tribunaux a attisé les flammes de l'islamophobie».

Selon elle, le problème vient du mot «charia», qui a été très mal utilisé. La charia est un idéal type divin, explique-t-elle, approchable bien imparfaitement par l'esprit humain. Bref, elle peut être interprétée de bien des manières. Et par le passé, la charia, dit Raza, «a permis à des femmes d'obtenir le droit à l'héritage, le droit de vote et le droit au divorce».
1 commentaire
  • France Chartrand - Inscrite 24 décembre 2004 11 h 38

    Moyenner avec le Moyen Âge

    En disant oui aux tribunaux islamique moyennant «un encadrement adéquat» on reconnaît plus qu'un droit religieux : on permet l'émanation d'un totalitarisme social islamique qui saura bien rire de nos valeurs démocratiques, que nous abandonnons si facilement, lorsque l'encadrement «adéquat» ne saura plaire aux parties concernées. Et il sera trop tard pour limiter les dégâts. Il semble bien que les démocraties auraient le pouvoir de se défaire elles-mêmes. En cela, elles n'auront jamais besoins d'ennemis... ceux-là mêmes qui y vivent feront l'affaire. Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil.