Victoire islamique

Mandatée par le gouvernement ontarien pour statuer sur l'arbitrage familial selon des principes islamiques, l'ancienne ministre néo-démocrate Marion Boyd a finalement tranché. Et elle répond oui. Une conclusion inévitable pour un rapport qui se lit comme une ode au relativisme culturel, le triomphe de la naïveté politique.

En décembre dernier, la France recevait le rapport de la commission Stasi consacré à la laïcité face à l'islamisme militant. Le rapport prenait assise sur un élément central: «Aujourd'hui, la question n'est plus la liberté de conscience mais l'ordre public.» Et celui-ci, démontrait la commission par moult exemples concrets, ne s'accommode pas du prosélytisme religieux. C'est une affaire d'égalité et de lutte contre «tout ce qui sépare» les individus.

Un an presque jour pour jour plus tard, c'est au tour d'une autre partie du monde occidental, l'Ontario, d'avoir à répondre aux fondamentalistes islamiques. L'enjeu, cette fois, n'est pas le port du voile mais une demande beaucoup plus structurante: la reconnaissance des arbitrages religieux dans des causes de droit familial. Le rapport Boyd, plus touffu que le rapport français, emprunte toutefois une autre direction: liberté de religion et multiculturalisme bien balisés auront raison de toutes les craintes.

Ainsi, là où le rapport Stasi invoquait la nécessité de se positionner face «à une aile militante qui ne conçoit pas seulement l'islam comme une religion mais comme un projet politique global», le rapport Boyd fait simplement valoir que ce militantisme, quel dommage, vient compliquer la donne. Bien des leaders de la communauté musulmane sont si «extrêmement réactionnaires», souligne Mme Boyd, que des Ontariens ont peine à croire que les droits des femmes seront respectés si des imams arbitrent leurs différends familiaux.

«Quoi qu'il en soit», poursuit le rapport, en cherchant à se prévaloir des instruments juridiques de la majorité, la communauté exprime surtout sa «volonté de faire partie de la collectivité plus large». Vraiment, on ne peut tourner le dos à une telle demande de dialogue!

On comprendra qu'avec un tel raisonnement, on ait applaudi dans les mosquées et que les musulmans modérés soient encore sidérés. Enfermée dans sa logique, Mme Boyd ne voit même pas les musulmanes exploitées (Y en a-t-il? Aucune ne s'est plainte, a déclaré l'ancienne ministre de la Condition féminine), et renvoie dos à dos tous les arguments. Des tribunaux religieux? Mais il y en a eu de tous temps! Nos propres lois en découlent — bien des immigrants, d'ailleurs, ne s'y trompent pas. De plus, l'arbitrage religieux se pratique déjà en Ontario: à l'Armée du salut comme chez les juifs ultra-orthodoxes ou chez les disciples de l'Agan Khan. Comment le refuser à d'autres?

Eh bien, en s'élevant au-dessus de ces pratiques ultra-minoritaires pour comprendre la dynamique à l'oeuvre aujourd'hui! Il y a plus de dix ans, les associations de femmes autochtones ont eu cette hauteur de vue quand il a été question de donner préséance aux traditions autochtones dans la Charte canadienne des droits. Entre la préservation de la culture — obsession des leaders mâles — et leur droit d'être des Canadiennes comme les autres, leur choix était clair. Pas question pour elles de manquer le 21e siècle!

Marion Boyd, elle, est restée empêtrée dans ses bons sentiments, bloquée par des relents du passé. Et elle n'a jamais compris que l'approche religieuse n'est pas un projet d'avenir. Surtout pas en matière de justice. Quel déplorable exercice!

jboileau@ledevoir.ca