L'entrevue - Portrait de l'artiste en «chialeux» et en surdoué

Nicolas Baier
Photo: Jacques Grenier Nicolas Baier

Photographe immensément talentueux, Nicolas Baier est choyé par les collectionneurs, les musées, les critiques. Il vient de réaliser le plus cher «un pour cent» de l'histoire du programme québécois d'intégration des arts à l'architecture. Bichonné, privilégié, il demeure tout de même impertinent à souhait avec tout le système de l'art.

Il y a quelques semaines, dans un vernissage, devant le Tout-Montréal de l'art contemporain, Nicolas Baier s'est fait apostropher par un collectionneur important, qui possède des centaines d'oeuvres.

«On nous a présenté, et il m'a dit: "J'adore ton travail, mais il paraît que tu es un chri[blip] de baveux", raconte le photographe. Je lui ai répliqué: "Pis toi, il paraît que tu es un chri[blip] de chiche. Il paraît que tu vaux des millions, mais que tu négocies les oeuvres au rabais avec les artistes les plus pauvres." Chiche. Il n'y a pas d'autre mot pour décrire quelqu'un qui offre 700 $ quand un jeune créateur en demande 1000 $ pour pouvoir payer son loyer.»

Lui-même est maintenant représenté par la galerie René Blouin, de Montréal, la mieux cotée du Canada. Il n'a donc pas à se soumettre au diktat de la brocante. Quand le bonze en moyens voudra une autre des photos de l'irrévérencieux talentueux, il devra y mettre le prix, et le bon.

Sa réputation est bel et bien faite. Il a pourtant fallu insister trois ou quatre fois auprès du créateur désinvolte avant qu'il accepte de se laisser un peu tirer le portrait. Finalement, sans avertir, comme ça, un beau jour, il a fixé un rendez-vous au Pullman, un nouveau bar à vin et tapas de l'avenue du Parc, à Montréal. Un de ses amis, le designer Bruno Braën, a conçu l'espace chaleureux mêlant la pierre, la céramique, le bois et le verre, avec un grand lustre central, réalisé avec de vraies de vraies coupes de cristal, un bijou qui vaut à lui seul le déplacement.

Ici, Baier s'est chargé du travail d'ébénisterie, tables et comptoirs compris. «C'est mon premier métier, celui qui m'a longtemps permis de vivre: j'ai rénové des tas de maisons, de bars, de bureaux..., dit-il fièrement. «J'ai beaucoup d'amis musiciens, joueurs de hockey, ouvriers. Mon but, c'est de les toucher eux et, en même temps, de susciter l'intérêt et la réflexion du plus fin des critiques. J'espère donner de la matière à tout le monde.»

Il se souvient avoir brûlé pour ce rêve très tôt, pour ainsi dire dès que le petit Nicolas a atteint l'âge de raison. Né à Montréal à la fin des années 1960, il avait deux parents qui enseignaient l'art au secondaire. Après leur divorce, chacun a reformé un couple avec un autre prof en arts plastiques. Quatre causes pour un seul effet. «Je dessinais tout le temps. Ma mère m'encourageait beaucoup. Mais on était très pratique à la maison: on faisait, mais on ne théorisait pas.»

Et ça continue. Baier a abandonné son baccalauréat en arts de l'Université Concordia à deux cours du diplôme. «J'étais à l'université pour avoir du feed-back, et je n'en recevais pas. J'ai souvent menti sur mes cv, en prétendant que j'avais le bac, pour avoir des bourses, ajoute-t-il en mesurant encore son effet. Je n'ai pas eu à répéter le mensonge en participant au concours pour le 1 % du pavillon des arts visuels. Les dirigeants de l'Université devaient être convaincus que j'avais le bac...»

L'immeuble du campus Sir George Williams abrite son ancien département, mais aussi ceux de génie et d'informatique. Pour environ un demi-million de dollars, Nicolas Baier et son équipe ont intégré à la façade une photo de 572 m2 montrant une plante déstructurée. La première version du projet utilisait plutôt l'image d'un arbre défolié et rougi, couché sur le côté. Une oeuvre très troublante, sanguine, déjà exposée au Musée d'art contemporain (MACM), que le jury concordien trouvait mal venue pour un lieu abritant l'ancien département du tueur Valery Fabrikant.
«Les “1 %” sont toujours un peu décoratifs: je dois vivre avec ça», commente alors Baier. En vérité, ses photos lui permettent d’ouvrir des portes que le dessin ou la peinture ne lui auraient même pas permis d’approcher. Avec le cabinet de design Braun-Braën, il multiplie donc les propositions à des concours qui rapporteront sinon des profits, au moins de nouveaux publics.
«J'ai abandonné la peinture à 26 ans. Je voulais strictement devenir un décideur et ne plus être un faiseur. Je voulais aussi aborder une réalité plus commune. La photo autorise cela. En plus, ma force, sans fausse modestie, c'est la composition. La photo me permet de composer sans abstraction. Elle me permet aussi de travailler vite. Je suis paresseux. Une toile, c'est long à réaliser. Pas une photo. D'ailleurs, quand j'ai commencé, je ne prenais pas les photos moi-même et je ne les manipulais pas à l'ordinateur. À la longue, j'ai vu que ce n'était pas très compliqué. Le numérique me facilite la tache, mais, franchement, la plupart de mes oeuvres auraient pu se réaliser avec des ciseaux et un pot de colle. Je ne suis pas un techno-freak. D'ailleurs, ça me tape sur les nerfs quand on voit le travail de l'ordinateur avant l'oeuvre.»

Cela réglé, les critiques ont souvent souligné que Nicolas Baier photographiait comme un peintre. Petits riens (2002), exposée l'automne dernier au Musée d'art contemporain dans le solo Scènes de genre, montre une foisonnante accumulation d'objets quotidiens (un rouleau de ruban, un crayon, une enveloppe, des pièces de monnaie, etc). La composition all over rappelle immédiatement les tableaux de Pollock ou Riopelle. D'autres oeuvres utilisent des détails particuliers de sa résidence (un bout de comptoir, le carrelage de la salle de bain, etc.) pour produire de troublantes oeuvres abstraites.

«C'est moi qui ai dit en premier que je photographiais comme un peintre, corrige-t-il. J'ai le vague projet de toucher tous les grands genres de la peinture avec mes photos. La vie les contient tous. Il suffit de savoir cadrer. Ma job, c'est de regarder et de donner à voir aux autres. Dans les courriels, des gens me disent que je les ai aidés à regarder autrement leur linge à vaisselle. Je n'aspire à rien d'autre que ça.»

On pense à La Jeune Fille à la perle, le roman (devenu film) de l'Américaine Tracy Chevalier dans lequel Vermeer apprend à sa servante comment regarder le monde. Dans une scène, le peintre mène Griet à la fenêtre de l'atelier et lui montre que les nuages de Flandre ne sont pas blancs, mais composés de plusieurs couleurs. «C'est exactement ce que je veux faire, sauf que je n'ai pas de servante...», dit Baier, en rigolant.

Ni servante et, en fait, ni dieu ni maître. Il observe, par exemple, une certaine injustice dans le traitement critique des différents arts et ne se gêne toujours pas pour la dénoncer. «Le moindre sursaut d'un harmoniste novice, le premier cri d'un band préado fait la première page des journaux tandis que la critique de la rétrospective d'un artiste important et talentueux qui a pratiqué toute sa vie sans démordre et sans relâche tient dans un petit encart caché dans les dernières pages du cahier culturel. Et évidemment, on n'en laissera pas passer, tandis que la nouvelle coqueluche au trémolo tonitruant se verra louangée à en faire vomir. Qu'on soit rigoureux et même dur, pas de problème, mais avec tout le monde et dans chaque discipline! Certains critiques se défendront en se disant moins qualifiés et moins sûrs d'eux dans telle où telle branche et donc, inaptes à attaquer. Dans ce cas, ils n'ont qu'à abandonner l'objet de leur incapacité avouée.»

Il persiste et mord, même les mains qui le nourrissent, quand elles le méritent. Impertinent, insolent, Nicolas Baier demeure d'une probité à faire rougir à peu près tous ses concitoyens, qu'ils soient collectionneurs d'art ou journalistes culturels... «Quand les gens t'aiment, c'est encore plus nécessaire de chialer, philosophe-t-il finalement. On peut plus facilement dire la vérité ou souligner les problèmes. Je suis baveux depuis que je suis tout petit, mais pas dans mon travail. Je ne veux même pas faire passer de message politique. De toute façon, ça ne sert à rien. Il n'y a pas une seule pièce qui a changé quoi que ce soit dans le monde...»