Plaisirs - L'épopée du bikini

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Photo: le bikini

Sur le terrain social précisément codifié qu'est la plage, l'étroit maillot de bain inventé en 1946 a mis bien du temps à s'imposer. Son évolution parle de la place du corps féminin. Vêtement le plus intime de la garde-robe exposée, qui diffère de la lingerie par le seul choix des matières, le maillot de bain reste le plus révélateur du rapport au corps féminin. L'histoire d'une mini-révolution tant vestimentaire que sociale.

L'interdiction récente du bikini dans deux États de Malaisie, dont les gouvernements islamistes ont décidé de bannir les «influences hédonistes» sur les plages, a entraîné un recul immédiat du tourisme dans ce pays, où il rapporte près de 8 milliards de dollars chaque année. Vêtement le plus intime de la garde-robe exposée, qui diffère de la lingerie par le seul choix des matières, le maillot de bain reste le plus révélateur du rapport au corps féminin.

En France, jusqu'à la Première Guerre mondiale, la séparation des hommes et des femmes sur la plage reste une règle. Dans la plupart des stations balnéaires, la police de mer décrète que «les personnes qui se présenteront nues hors de l'eau seront poursuivies devant les tribunaux compétents». En 1907, alors que les femmes se baignent dans des costumes de six pièces minimum, la championne olympique de natation Annette Kellerman est accusée d'outrage aux bonnes moeurs pour avoir adopté un «body» moulant une-pièce recouvrant pourtant tout le corps.

À partir de la Première Guerre mondiale, ce sont les dessous et non plus les vêtements de ville qui inspirent le costume de bain. Le ventre s'exhibe timidement dans les années 1930, au moment où l'on découvre le plaisir des bains de soleil, enduit de l'huile de Chaldée de Jean Patou et surtout de l'Ambre solaire, créé par Eugène Schueller en 1935, un an avant les congés payés.

Dans cette lente conquête du corps, Jacques Heim est le premier couturier à proposer l'Atome, un modèle deux-pièces. Le bikini, lui, passe à la postérité avec des dimensions encore plus réduites. Vendu dans une boîte d'allumettes, ce soutien-gorge triangle et sa culotte, retenue par de simples ficelles sur les côtés, est présenté par Louis Réard le 5 juillet 1946, à la piscine Molitor. Le fabricant baptise sa création Bikini, cinq jours après l'explosion d'une bombe atomique de 23 000 tonnes sur cet atoll de l'archipel Marshall.

Le scandale est si grand qu'aucun mannequin professionnel n'accepte de se présenter ainsi dévêtu. Michèle Bernardini, une danseuse du Casino de Paris, portera ce modèle de 45 cm2, censé tenir roulé au creux d'une alliance. «Tout le monde ne peut avoir un Réard», dit la publicité du «plus petit maillot du monde», dont le prix de vente équivaut au tiers du salaire d'une dactylo débutante. Si le nom de son inventeur est tombé dans l'oubli — la société Réard a fermé ses portes en 1988 —, le bikini est devenu un nom générique pour désigner les maillots deux-pièces.

Prohibé à sa sortie dans la plupart des stations des côtes atlantiques, il prend son envol dans les années 1950. Patrik Alac dans son ouvrage La Grande Histoire du bikini (Éd. Parkstone, 215 p., 44,97 euros ) recense les interdits: «Nous savons que nos lectrices dénigrent le bikini, qui a transformé certaines côtes de nos régions en coulisses de comédies musicales et qui de plus n'embellit pas la femme», écrit Vogue en 1951. L'Amérique puritaine ne le tolérera sur les plages familiales qu'au début des années 1960.

Symbole d'émancipation pour les uns, de réification de la femme pour les autres, il s'adapte à tous les rôles. Hollywood saura l'exploiter à merveille. Les «bathing beauties» rentrent en scène avec Esther Williams, la pin-up de calendrier Betty Page, ou Marilyn Monroe qui pose en 1948 pour la marque de maillots Jantzen. De Sue Lyon, la Lolita de Stanley Kubrick, à Raquel Welch et ses modèles en peau de bête, les actrices y trouvent une arme de séduction redoutable. Brigitte Bardot affole les foules avec ses bikinis coupés dans des tissus d'enfant comme le vichy ou la broderie anglaise, et les starlettes de la Croisette en font leur étendard. En 1960, la chanson de Brian Hyland Itsy Bitsy Teenie Weenie Yellow Polkadot Bikini — reprise en France par Dalida — le consacre icône populaire.

Une course à la minceur

Plus la chair est exposée, plus le corps est sculpté dans une course à la minceur à coups de régimes et de séances de gym, ultime signe de distinction sociale suivant les moyens dont on dispose pour l'entretenir. Par-delà la revendication égalitaire, la généralisation du monokini au début des années 1970 correspond à une quête obsessionnelle du bronzage. Les vacanciers, enduits de monoï ou de graisse à traire, étalent sur la plage leur couleur pain d'épice. «Hâlée en trois heures, brunie en trois jours, bronzée pour trois mois», dit la publicité Ambre solaire en 1963.

Dans les décennies 1980 et 1990, l'envie de se parer renaît à mesure que la quasi-nudité est admise. Le une-pièce athlétique aux couleurs fluos s'accorde à la vision d'un corps sportif, tonifié par des séances d'aérobic. «Alors que le corps s'uniformise, les maillots et les formes gagnent en pluralité», écrit Olivier Saillard dans son ouvrage Maillots de bain (Éd. du Chêne, 1998, 128 p., 15,90 euros). Le marketing aura tout inventé: on parle même de tankini, une culotte et un haut débardeur (tank-top en américain) ou de trikini (un deux-pièces vendu avec un tee-shirt assorti ou un une-pièce avec un string).

Les années 2000 marquent le retour en force du bikini sur les plages, encouragé par la mode des tailles basses qui dévoilent le ventre. En France, les ventes de deux-pièces ont augmenté de 11,7 % entre 1999 et 2000 pour atteindre les quatre millions de pièces. Loin du triangle mou, juste noué sous la poitrine, les nouveaux modèles redessinent les contours du corps.

Arrivés dans la lingerie au milieu des années 1990, les soutiens-gorge ampliformes et les slips remonte-fesses corrigent la silhouette à moindres frais, à l'heure où la chirurgie esthétique fait de plus en plus d'adeptes. Chez Huit, les «push-up» à coques moulées représentent 14 % des ventes de maillots de bain et la marque propose quatre formes de triangles en fonction du type de poitrine.

«Un corps d'enfer», «moins trois kilos, là où il faut»... les magazines ravivent chaque été le fantasme. Baptisée Bikini, la nouvelle ligne de crèmes amincissantes de Dior est l'un des grands succès «soin» de l'année, avec son slogan «100 % exhibition minceur». Dans les nombreux sites Internet consacrés au sujet, surtout aux États-Unis et en Australie (bikini.com, minikini.com, allamericanbikinis.com, etc.), le maillot de bain — réduit au minimum — n'est plus qu'un prétexte pour visionner l'anatomie gonflée de mannequins. «Le bikini, arme absolue entre les chaînes», titrait récemment France Soir à propos des «reality-shows» de l'été, dont l'Audimat grimpe avec l'étroitesse des maillots des candidates.

Et pour entretenir le mythe bikini, le modèle blanc porté par Ursula Andress dans James Bond contre Docteur No (1962) s'est vendu aux enchères 68 600 euros, chez Christie's à Londres en mars 2001. L'acheteur n'est autre que Robert Earl, créateur de la chaîne Planet Hollywood, qui l'a installé dans son restaurant de Time Square, à New York, parmi d'autres souvenirs de stars.

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Les débuts controversés du «topless»

En 1964, le styliste américain Rudi Gernreich ébranle les derniers vestiges de la pudeur, en créant un maillot de bain à bretelles qui laisse voir la poitrine féminine. Considéré par le Vatican comme «un produit dérivé de l'industrie érotique», le monokini — topless en anglais — provoque un tollé général. En Italie, les magistrats débattent encore sur le sujet en 1977, note Doretta Davanzo Poli dans son livre Beatchwear and Bathing Costume (Zanfi Editori). Les uns tolèrent le monokini s'il n'est pas accompagné «de poses lascives», les autres y voient une invitation «aux regards concupiscents des hommes». «Sur les plages de France, rares sont ceux aujourd'hui qui se choquent de voir les seins nus. Tant mieux. C'est le moment de penser autrement l'achat d'un maillot», lit-on dans Elle en juillet 1985. Contrairement aux idées reçues sur le pays inventeur du string «fil dentaire», le «topless» n'en est qu'à ses premiers balbutiements sur les plages brésiliennes. Il était même officiellement prohibé jusqu'en 2001 à Rio.