L'insoutenable indifférence des Winnebago

«Y vont t'donner'a main avant les élections; quand t'en a besoin, y sont en réunion [É]Quel est votre but? Ben un beau plan d'pension. À quelle position? Ben, assis sur mon cul.» — Les Bonriens, Richard Desjardins

Route 132, direction Gaspésie. Le pouce bien tendu, j'attends. Une enivrante chaleur m'entoure ainsi que des moustiques qui ne se lassent pas de me sucer le sang jusqu'à leur mort. À l'horizon, la route. Des deux côtés. En face, le fleuve. Notre patrimoine maritime québécois. Celui qui nous apaise de sa tendresse et de sa musique résonnante sur les flancs des Appalaches. Celui qui guide les marins de son courant, aidé par ses acolytes lumineux, postés çà et là sur la berge. Un son persiste au-delà des bruits de la faune environnante: un moteur. Au loin: une voitureÉ Non! Un camion. Plus il approche, plus il semble accélérer; et plus il approche, plus il ressemble à un Winnebago. Ces véhicules tout-terrain (de camping) créés de toutes pièces pour ne pas troubler le confort de ceux qui les habitent — et je dis bien «habitent» parce que ce sont littéralement des maisons roulantes — et qui, assurément, ne prennent pas les pouceux, ou les pouilleux, comme ils disent. Eux, appelons-les les winnebaguidons-(guidounes). Et laissez-moi vous dire que je ne crois plus en l'expression «Tasse-toé mononcle», parce que j'ai remarqué — en y laissant presque ma vie — que, quand mononcle, y passe avec son truck, tasse-toé de là le pouilleux!

Dans son gros camion tout équipé, avec télé, bar, frigo, lay-z boy, toilette et plus, il ne voit pas que tu es sur le bord de la route à quémander la bonté du passant. Du moins, ce winnebaguidon, aveuglé par son gros volant, ne se rend pas compte de l'inégalité qui saute aux yeux du pouceux: un bolide de 100 000 bidous qui pollue l'équivalent de trois voitures fait mine de rien devant un piéton sans le sou qui voyage en tentant d'économiser de l'énergie pétrolière. Il fait la même chose que quand il regarde la télévision: il zappe, il détourne le regard de la réalité. C'est si facileÉ

Le pouceux vit cette situation d'une position qui permet de mettre en relief les valeurs de ces voyageurs tout-terrain. En évaluant ce genre de problème, on en vient à se demander si le «baby-boomimmobilisme» a quelque chose à voir avec le problème de la gauche au Québec.

En avril 2001, au Sommet des Amériques dans la ville de Québec, j'ai vécu une prise de conscience collective et cette conscientisation a transformé mon entourage proche, mes fréquentations. Une mise en situation comme ce qui s'est déroulé dans cette ville, alors prise en otage par des milliers de policiers, déclenche une compréhension et enclenche une lucidité qui s'appliquera dans les faits et gestes à venir. Je ne suis jamais revenue du Sommet des Amériques. Là-bas, je suis tombée en amour avec une cause, une raison de lutter. Je ne regarde plus rien avec les mêmes yeux qu'avant le sommet.

Nous, les pouilleux, vivons depuis avec une lucidité qui s'appliquera à tous les jours, à tout moment, à chaque réflexion. Nos gestes s'en trouvent changés.

Tout commence par soi-même

J'ai grandi dans une famille qui pourrait s'apparenter au prototype du «colon». Bungalow en banlieue, télévision constamment présente, alimentation non soignéeÉ Mes influences furent apolitiques. En d'autres mots, le seul outil de référence écrite disponible dans la maison était le Journal de Montréal. J'ai vu des courses de tracteur à gazon dans la rue devant chez moi chaque étéÉ Les hommes lavaient constamment leur voiture dans leur entrée de maison goudronnée pendant que le quartier s'abrutissait lentement devant l'écran cathodique de la honte. Continuellement confrontée à ces expériences qui ont su me décourager et dont j'ai su me détacher, je devins rapidement le mouton noir de la famille.

Après le Sommet des Amériques, plusieurs manifestations eurent lieu. J'y participai en compagnie d'acolytes aussi enragés que moi. Le bien-être que je ressentis au cours de rassemblements politiques fut grand, assez pour me confronter directement avec mon passé. Mes références familiales se transformèrent peu à peu en le contraire de mes pensées actuelles.

Résultat: impossible de discuter paisiblement de tout et de rien avec un membre de ma famille ou avec quelque autre personne ayant les mêmes références pour argumenter.

Alors récapitulons: d'un côté ma lucidité grandit de jour en jour alors que je prends connaissance de solutions pour sauver du moins mon environnement direct. De l'autre côté, le fossé entre les winnebaguidons et moi se creuse aussi vite que ma lucidité s'approfondit.

Qui a le plus gros bout du bâton? Celui qui lutte? Je me permets d'en douter. En y réfléchissant, on trouve le problème de la gauche québécoise en détresse. La raison pour laquelle le gros mononcle dans son truck ne prend pas le pouceux est la même que celle qui fait que ma famille refuse de m'écouter et de me comprendre: le sacro-saint confort. Le même confort dans lequel se complaît la majorité des familles qui possèdent tout ce dont elles ont besoin et qui se permettent d'aller tout de même chez Wal-Mart pour économiser sur ce dont elles n'ont pas besoin. Le même confort qui empêche ces mêmes joyeux lurons de donner de l'argent aux squeegees et qui crient haut et fort que les squatteurs sont des jeunes drogués qui n'ont pas droit à la charité. Nous, dans tout cela? Aucun pouvoir. Ces gens sont sans opinion mais ce sont eux qui ont le poids lors des élections. Celui qui a le plus beau tracteur à gazon est celui qui gagne la course, c'est évident, un Kubota rouge va beaucoup plus vite qu'un Kraftman bleu cielÉ

Ce qui fait en sorte que la majorité des militants, qui sont en minorité devant les colons qui ne pensent qu'à leurs taxes, ne peuvent rien contre cette mentalité débilitante qui va dans tous les sens, sauf dans le bon. Ce sont ces colons qui n'ont plus le guts de voter OUI au prochain référendum, qui lavent leur voiture chaque dimanche et vont parader dans le Vieux-Montréal avec leur bonne femme.

Et passent les WinnebagoÉ

J'ai attendu quelques heures le pouce tendu avant de décourager ma main et la forcer à s'allonger au bout de mon bras. Après d'autres heures de désespoir, une voiture vint enfin et m'emmena plus loin, vers la Gaspésie. Ce coin de pays est un trésor à découvrir, mais il faut chercher longtemps avant de connaître le secret de sa valeurÉ Personne ne se pose de questions, là-bas. C'est le retour à la terre, aux sources, à l'environnement qui nous appelle à communier avec sa nature. Les gens renouent — ou plutôt nouent depuis toujours — avec l'agriculture biologique sans faire ressortir le débat sur les contraintes du coût plus élevé; cela va de soi, c'est le respect envers la nature et ce qu'elle nous offre de bon coeur. La population gaspésienne nous a accueillis avec chaleur en répondant sans cesse à nos cent mille questions concernant les conditions de vie de la place. En majorité, les habitants du bout du fleuve sont accrochés aux grandes usines, telles Bombardier et Gaspésia, une usine de pâtes et papiers, qui tiennent et maintiennent les ouvriers dans un rythme de vie tendu car, si une fermeture venait à survenir, ce serait toute la population — ou presque — qui serait alors au chômage, comme c'est le cas à Murdochville et à Chandler.

Il va falloir agir pour enrayer cette gangrène qui ronge nos régions, nos banlieues. Le confort est en train d'abrutir nos parents, nos mononcles et nos matantes. Il faut commencer par nettoyer ces cerveaux de toute la crasse gouvernementale qui fait tranquillement son nid en promettant des années de bonheur à venir, tant que vous faites ciÉ que vous signez làÉ

J'aime ma famille, tout comme j'aime le QuébecÉ Mais ni l'une ni l'autre ne comprennent le problème fondamental qui empêche de sauver ce qu'il reste à sauver. Il faut trouver des domaines où agir pour que tous et chacun se sentent concernés. L'environnement est un exemple parmi tant d'autres. Il faut prendre le temps (et avoir la patience!) de discuter avec ceux qui ne nous comprennent pas et trouver un point sur lequel on est d'accord; ensuite il faut miser là-dessus.

Il faut être plus fort que ces dictateurs psychologiques qui agissent lentement et qui commencent par les plus vieux. Il faut se détacher de l'envie de confort, ce n'est qu'une illusion. Il ne faut plus avoir peur de se salir et de tout essayer pour le peu que ça pourrait donner. Si on se met à beaucoup, à la fin ça donne gros! Ça vaut la peine!

Et puis surtout, en premier lieu, il faut mettre du sable dans l'engrenage de l'industrie des Winnebago!