L'autre Afrique

Le modèle de développement basé sur l'aide extérieure et ignorant les pratiques sociales des populations a été impuissant à sortir l'Afrique noire de la pauvreté et même de la misère. Les conditions d'existence et de vie dans lesquelles se retrouvent ces populations après plus de 40 années d'aide dépassent l'entendement humain. En 2003, le Programme alimentaire mondial (PAM) a annoncé que plus de un demi-million de personnes sont menacées de famine en Afrique de l'Ouest. L'agence de l'ONU a estimé qu'il faut 28 millions de dollars de toute urgence pour éviter une catastrophe humanitaire annoncée. L'Organisation pour l'alimentation et l'agriculture (OAA) a estimé à 13 millions le nombre de personnes menacées de famine en Afrique australe. Par ailleurs, la pandémie du sida représente une menace pour l'Afrique subsaharienne, où 28,5 millions de personnes vivent avec le virus.

Au delà de tous ces maux affligeants et des statistiques apocalyptiques de l'indice du développement humain (IDH) du PNUD, les populations africaines continuent de survivre et même de vivre. En effet, pendant qu'on nous parle toujours d'une Afrique qui se meurt, d'une catastrophe permanente, d'une Afrique de toutes les calamités où aucune âme ne devrait plus vivre longtemps, il existe l'autre Afrique. Celle qui ne fait jamais l'objet des manchettes des médias internationaux, celle dont CNN, CBC, TF1, Radio-Canada, etc., ne parlent jamais. Mais il suffit de se promener entre les tropiques du Capricorne et du Cancer pour découvrir la réalité de l'autre Afrique: vivante, joyeuse, entreprenante.

Dans cette Afrique se retrouvent des pépites humaines: commerçants, cinéastes, entrepreneurs, techniciens, ingénieurs, professeurs, chercheurs, musiciens, sportifs, etc., mais également des paysans, des mécaniciens, des menuisiers, des couturiers, bref des hommes et des femmes qui inventent chaque jour, au-delà des critères cartésiens, des pratiques sociales novatrices pour survivre ou pour vivre.

C'est par ces gens que s'opèrent les véritables transformations sociales qui traversent l'Afrique. Ce sont eux qui s'ingénient à améliorer un tant soit peu les conditions d'existence des populations africaines. Mais le peu d'intérêt porté à l'autre Afrique par des États africains et leurs partenaires, le mimétisme, la routine et le manque d'information théorique font obstacle à la diffusion des pratiques populaires novatrices au niveau global des pays africains.

Rompre avec le cynisme

Les dirigeants africains doivent rompre avec leur impéritie et le cynisme, abandonner l'idée de rattrapage des pays développés et faire des pratiques populaires innovantes qui émanent de l'autre Afrique le tremplin d'un véritable développement, celui-ci étant compris dans le sens principal d'amélioration des conditions de vie des populations.

En effet, la vraie question qu'aussi bien les États africains que leurs partenaires du Nord doivent désormais se poser est la suivante: quel est le besoin minimum vital qui doit être satisfait chez l'Homo africanus pour l'épanouissement de tous les attributs qui défissent l'être humain dans toute sa dignité? Le coeur du débat sur le développement dans le contexte de la mondialisation doit porter sur la dignité de la personne, cette personne étant entendue non pas dans le sens libéral du terme mais dans son sens humaniste, c'est-à-dire l'individu porteur de valeurs humaines.

Après environ un demi-siècle de débats sur sa capacité de se développer, l'Afrique se trouve à la croisée des chemins en ce début du XXIe siècle. Plus que jamais, les Africains doivent voir en face les réalités socioéconomiques qui sont les leurs et s'y appuyer pour améliorer progressivement les conditions de vie des populations.

Quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse, un fait demeure évident en Afrique: la plus grande partie des populations vit grâce aux pratiques populaires. Celles-ci sont porteuses d'avenir pour l'Afrique, tout comme elles l'ont été dans l'histoire de la plupart des pays industrialisés, permettant de construire leur développement à partir de la ramification de plus en plus dense de petites activités de production et de commerce souvent au ras du sol.

Toute l'Asie de l'Est et certains pays de l'Amérique latine se sont développés à partir d'un faisceau assez dense de microentreprises et de petites entreprises dont le processus d'intégration au secteur moderne s'est effectué de manière progressive. Au total, tel a également été le cas de l'Europe au Moyen Âge, notamment aux XIIe et XIIIe siècles, et celui des États-Unis au XVIIIe et au début du XIXe siècle.

***

Extrait de l'ouvrage Sortir l'Afrique du gouffre de l'histoire - Le défi éthique du développement et de la renaissance de l'Afrique noire (Presses de l'Université Laval), lancé le 20 octobre