Le rêve évanoui

Des employées d’Air Transat lors de leur dernière journée de travail, hier, à Mirabel. À 20h55, elles sont descendues sur la piste de décollage pour saluer l’ultime vol de passagers, le TS-710, à destination de Paris.
Photo: Jacques Nadeau Des employées d’Air Transat lors de leur dernière journée de travail, hier, à Mirabel. À 20h55, elles sont descendues sur la piste de décollage pour saluer l’ultime vol de passagers, le TS-710, à destination de Paris.

Derrière le comptoir de Tours Mont-Royal (TMR), Catherine Loslier, la «doyenne» de l'aéroport de Mirabel, a dressé une table avec vins et fromages pour souligner la dernière journée de vols avec passagers, mais l'heure n'est pas du tout à la fête. Comme des centaines d'autres employés, Mme Loslier prend ce matin la route de Dorval, tandis que son coeur reste à Mirabel.

Air Transat et Sky Service, les deux dernières compagnies qui offraient des vols avec passagers en provenance et à destination de Mirabel, ont transféré leurs activités à Dorval à partir d'aujourd'hui. Les employés d'Air Transat sont descendus sur la piste de décollage, hier vers 20h55, pour saluer le tout dernier vol de la compagnie, le TS-710 à destination de Paris. Il pèse maintenant sur Mirabel un silence monastique que seuls d'assourdissants avions de fret viendront briser, à raison d'une centaine de vols hebdomadaires.

Après 19 années de service chez TMR, un grossiste en voyages, Mme Loslier considère l'aéroport de Mirabel comme «une deuxième maison» qu'elle abandonne à reculons. Elle dépeint Dorval comme «un aéroport rapiécé», trop petit, où les grossistes sont empilés les uns sur les autres, et où les clients ne peuvent s'attendre à autre chose qu'à d'interminables files d'attente.

Le buffet vins et fromages, c'est son idée pour passer cette journée d'une historique tristesse, pour éviter de fondre en larmes à tout moment. «Je suis triste parce que je devrai maintenant faire deux heures de route pour aller travailler. Je suis triste pour tous ces gens expropriés sans raison. Je suis triste parce qu'on n'a jamais construit l'autoroute. Je suis triste parce que l'aéroport de Mirabel était supposé devenir une plaque tournante en Amérique du Nord», affirme Mme Loslier.

L'aéroport de Mirabel était et restera une déception. Pour toutes les vies brisées lors de sa construction, pour toutes les occasions manquées d'en faire par la suite le fer de lance de l'aviation civile au Canada.

Présenté comme le projet du siècle en 1967, l'aéroport de Mirabel s'est finalement imposé dans la mémoire collective comme le scandale du siècle. Lorsque le premier ministre Pierre Elliott Trudeau a inauguré les installations en présence de milliers de dignitaires étrangers, hommes d'affaires et politiciens le 14 octobre 1975, il annonçait le début d'une ère de présumée prospérité, mais surtout la fin d'une douloureuse campagne d'expropriation.

Ottawa a chassé 3000 familles (ou 10 000 personnes) sur une superficie de 39 255 hectares pour construire l'aéroport de Mirabel sur les plus productives terres arables du Québec. Le fédéral a réalisé le projet à une époque où démographie se conjuguait avec futurologie. Le trafic aérien connaissait une croissance annuelle de 19 % en 1967, et le scénario ne prévoyait nullement la crise du pétrole, les premiers détournements d'avion par des groupuscules terroristes et la récession, qui ont entre autres contribué au ralentissement de l'industrie de l'aviation. Au contraire, Mirabel devait connaître une phénoménale expansion pour accueillir 40 millions de voyageurs sur une base annuelle en 2000.

En réalité, Mirabel a reçu 2,5 millions de visiteurs lors de sa plus forte année de fréquentation, en 1990. L'aéroport a été érigé sur une superficie de 7080 hectares, soit huit fois moins que prévu. Le fédéral a restitué les terres acquises en excédent à partir de 1984 seulement, plus de 15 ans après la vaste opération d'expropriation qui a semé la dépression, le divorce et le suicide dans les champs autrefois tranquilles de Mirabel.

La population locale garde un pénible souvenir de cette époque qui n'en finit plus de la hanter. Le beau-père de Linda Leblanc a 76 ans. «Et il lui reste deux ans d'hypothèque sur sa maison qu'il a dû racheter», dit-elle.

Déguisée en «Dr Love» pour l'Halloween, Linda Leblanc attendait patiemment des clients, hier au kiosque d'Impark, une compagnie de taxi qui fait la navette entre Mirabel et le centre-ville. Un des chauffeurs dormait sur un banc. L'aéroport accueillait une cinquantaine de vols par semaine, aussi arrivait-il que deux clients seulement se présentent au comptoir d'Impark pendant toute une journée.

Pour Linda Leblanc, native de Saint-Janvier, cette immensité de verre, de béton et de vide contraste avec le Mirabel mouvementé de son adolescence. «Quand j'avais 15 ou 16 ans, on venait ici pour "tripper". L'aéroport de Mirabel, c'était une bonne place l'hiver pour les jeunes. Il y avait plein de monde, de l'action, des machines à boule.»

Au-delà du choc de l'expropriation, une bonne partie de la population a cru à l'aventure de Mirabel, à la possibilité qu'il devienne la porte d'entrée de l'Amérique du Nord, un aéroport à vocation internationale assorti de deux autoroutes, la 13 et la 50, reliant respectivement Montréal et Ottawa. Rien de tout cela ne s'est avéré. Les autoroutes n'ont jamais été parachevées. Les grands transporteurs aériens se sont tournés vers Pearson au détriment de Mirabel. Et le transfert des vols de passagers vers Dorval, annoncé en 1997 par la société Aéroports de Montréal (ADM), a scellé le sort de Mirabel.

«La fermeture de Mirabel, c'est très humiliant, parce que ça démontre qu'il n'y a pas de place au Québec pour un aéroport international et qu'on est devenu une filiale de Toronto en matière de transport aérien. Et c'est triste de voir que ce sont des politiciens québécois qui ont pris cette décision. C'est une abdication totale», affirme le maire de Mirabel, Hubert Meilleur.

M. Meilleur veut maintenant éviter que les installations tombent en désuétude. Il s'est notamment rangé derrière un projet de création d'une école internationale de sécurité publique, où des policiers pourraient être formés en matière de lutte au terrorisme. Selon lui, il est impératif de garder l'aérogare en état de marche au cas où les citoyens de Dorval finiraient par se lasser «d'avoir 800 avions par jour au-dessus de leur tête» et demanderaient la réouverture de Mirabel.

ADM n'a jamais exclu la possibilité qu'il faille relancer un jour les vols avec passagers à Mirabel. La société croit cependant que le problème de saturation de Dorval ne se posera pas avant une trentaine d'années. «On va revenir ici avant le délai de 30 ans, j'en suis convaincu, estime M. Meilleur. C'est pour ça qu'il faut que Mirabel soit bien entretenu.»

ADM cherche des locataires pour l'aérogare. C'est une question d'argent puisque ces locaux lui occasionneront des pertes annuelles de six à sept millions s'ils restent vides.

La société a reçu huit propositions formelles, et elle en a retenu quatre, a dit hier Christiane Beaulieu, vice-présidente aux affaires publiques chez ADM. Il a été notamment question dans les médias d'une école de pilotage, de studios de cinéma, d'un casino (une idée écartée par ADM) et d'un centre commercial. Mme Beaulieu n'a livré aucune explication sur la nature des projets, si ce n'est pour dire qu'ils appartiennent aux secteurs de l'aéronautique, de l'industrie légère, de la formation et du tourisme récréatif. La décision finale sera prise au printemps.

Dans l'immédiat, 1248 employés convergent ce matin vers Dorval, selon des chiffres fournis par M. Meilleur, tandis que 160 autres se retrouvent au chômage.