Rendons la parole aux prostituées

La question de la prostitution a refait surface depuis l'irruption massive, en 1999, de jeunes prostituées venues de l'Est et d'Afrique sur les trottoirs des grandes villes occidentales.

Mais, au-delà de ce phénomène mafieux que tous regardent comme un authentique trafic d'êtres humains à combattre sans merci, un débat d'une rare violence oppose partisans et adversaires de la reconnaissance de la prostitution. Violence qui n'est pas, curieusement, sans rappeler celle qui accompagna jadis le débat sur l'avortement.

Doit-on admettre les notions de «travail sexuel» et de «prostitution volontaire» pour reconnaître un minimum de droits sociaux à la prostituée, ou faut-il condamner la prostitution en soi comme une insupportable atteinte à la dignité humaine? On sait que les Pays-Bas (2001) et l'Allemagne (2002) viennent d'opter pour la première solution et la Suède (1999) pour la seconde en choisissant de punir le client.

À ce jour, il est encore trop tôt pour tirer toutes les conséquences de ces nouvelles législations, même si l'on sait déjà qu'elles produisent l'une et l'autre des effets pervers. Légalisée, la prostitution est l'objet de nouvelles contraintes et n'entraîne pas la disparition du trafic clandestin.

Réprimée, comme en Suède, elle est passée de l'extérieur à l'intérieur, dans des studios ou salons de massage, avec tous les risques afférents à la clandestinité.

Esclavage

À l'heure où la France s'interroge à son tour sur les mesures à prendre et où de nombreuses voix s'élèvent pour qu'elle emboîte le pas à la Suède, en punissant le client de la prostituée de deux années de prison, il n'est pas inutile de rappeler les principes sur lesquels se fonde le parti abolitionniste — qu'il serait plus juste d'appeler prohibitionniste — et leurs conséquences. Au risque des pires insultes: en effet, quiconque s'oppose à ce parti est traité de menteur, de pervers, de suppôt du lobby proxénète et même de négationniste! Aux yeux des abolitionnistes, la prostitution est toujours synonyme d'esclavage. Elle doit donc être abolie comme le fut l'esclavage des Noirs il y a cent cinquante ans. Pour justifier cette opinion radicale, glissements et amalgames ne manquent pas. Alors que l'esclavage signifiait la vente d'un être humain de la naissance à la mort ainsi que de sa descendance, ce qui n'est pas le cas de la prostitution, l'abolitionniste argue d'un principe moral et d'un postulat psychosocial qui appellent discussion. Le principe moral est que le corps n'est pas une marchandise. La preuve en est qu'aucun pays du monde ne reconnaît la légalité de la vente d'organes, tels les reins ou les yeux. Et pour une bonne raison: contrairement à la vente du sang qui se pratique dans certains pays (tout à fait démocratiques), ces mutilations sont irréversibles.

La passe de la prostituée occasionnelle ou la multiplicité des passes des professionnelles peuvent-elles être assimilées à une mutilation irréversible de leur corps? Seules les prostituées sorties de la prostitution peuvent répondre à cette question. À supposer qu'elles répondent par l'affirmative — ce qui ne va pas de soi —, un droit chèrement acquis depuis à peine trente ans appelle le respect de tous: la libre disposition de son corps. C'est au nom de ce principe-là que les femmes ont acquis le droit d'avorter. La banalisation de l'avortement ne doit pas faire oublier qu'il s'agit toujours d'une véritable mutilation. Mais, en dernier ressort, c'est la femme qui doit être maître de cette décision et non l'État. C'est également au nom de la libre disposition de son corps que nous devrons admettre un jour ou l'autre le droit des transsexuels à se faire opérer, c'est-à-dire à la castration. Des voix s'élèveront contre cette atteinte — définitive — à l'intégrité du corps, d'autres fustigeront ce délire des victimes que sont les transsexuels, mais là aussi, en dernier ressort, c'est à eux de choisir. Alors si une femme préfère gagner en deux nuits ce qu'elle ne gagnerait pas en un mois à l'usine, qui peut décider à sa place de l'utilisation de son corps?

À cela l'abolitionniste rétorque par le postulat suivant: il n'y a jamais de libre consentement à la prostitution et donc de distinction à faire entre prostitution volontaire et forcée. Faisant fi de l'extrême complexité des situations et de la diversité des types de prostitution, il assimile la condition de la misérable Albanaise battue, violée, torturée, et celle de l'escort-girl de Mme Claude. Les deux seraient les victimes de la logique économique libérale et de la domination masculine propre au patriarcat. Peu importe que la prostitution — clandestine ou non — ait fleuri dans toutes sortes de régimes économiques, que le patriarcat soit agonisant dans nos sociétés, qu'aujourd'hui 30 % de la prostitution urbaine soit masculine et qu'à peu près autant de proxénètes soient des femmes, l'ennemi est désigné une fois pour toutes: c'est l'homme pervers, l'exploiteur. La solution avancée: «Créer un cadre — politique, économique, social et juridique — tel que chacune pourra avoir une possibilité réelle de choisir une activité correspondant à ses aspirations, dans laquelle elle ne sera exploitée d'aucune manière... » (Anne-Christine Habbard, Lettre de la FIDH, n° 38, juin 2000, p. 13).

En attendant ces lendemains qui chantent, nul ne peut ignorer le constat accablant des associations au contact des prostituées: entre 70 % et 80 % de celles qui s'adressent à des services sociaux ont été victimes de la misère ou d'abus sexuels dans leur enfance. Si ces chiffres appellent une plus grande vigilance à l'égard de l'enfance en péril et un soutien accru aux associations qui aident les prostituées à sortir de leur condition, ils ne résument pas le phénomène de la prostitution ni n'autorisent l'assimilation de la prostitution de l'adulte à celle de l'enfant au prétexte que tout adulte prostitué aurait été un enfant sexuellement abusé ou qu'il serait dans le même état d'irresponsabilité que l'enfant. Mais l'abolitionniste refuse par avance le moindre distinguo: objet d'une violence physique, psychique ou économique, la personne prostituée est toujours une victime irresponsable. Ce qui permet d'ignorer par exemple que, contrairement à la prostitution étrangère, la prostitution française est de plus en plus dégagée du proxénétisme (Rapport du Sénat sur les politiques publiques et la prostitution, dirigé par D. Derycke, n° 209, 2000-01, p. 50) ou que la moitié des prostituées de rue de Montréal travaillent sans proxénète (rapport du ministère de la Justice du Canada, 1998, et document du Conseil du statut de la femme).

Supprimer l'offre

De cette appréhension de la prostitution, il résulte que la prostituée, fût-elle indépendante, est une irresponsable à sauver coûte que coûte et que la répression ne doit s'exercer que sur le «client». Cette volonté de punir unilatérale s'appuie, d'une part, sur l'axiome qu'il suffirait de mettre fin à la demande pour supprimer l'offre et, d'autre part, sur le statut attribué au client et à la prostituée. Dès lors qu'on assimile le client à un «violeur légal» [...], il est juste qu'on le réprime sans états d'âme. Il suffit d'ôter «légal» en criminalisant la demande et il ne reste que la notion de viol. Raccourci audacieux qui n'est guère conforme à la réalité. Partout où la prostitution a été prohibée, elle est tout simplement devenue clandestine. Par ailleurs, une prostituée à son compte peut refuser un client, et la sexualité sans plaisir n'est pas nécessairement un viol. Là aussi, seules les prostituées sont habilitées à parler.

Inaudible et non crédible

Seulement, voilà le hic: les abolitionnistes ont décidé une fois pour toutes que la personne prostituée n'a pas le droit à la parole. Elle est inaudible et non crédible à cause de son statut de victime absolue. Quoi qu'elle dise, on la déclare «manipulée» (Rapport du Sénat,

p. 54) et forcée à mentir (Manifeste pour l'abolition de la prostitution, p. 18), ce qui évite de l'entendre et de tenir compte de ses observations. [...]

La conviction inébranlable des abolitionnistes radicales s'appuie sur une conception évolutive et normative de la sexualité. Envisagée comme une simple pathologie sociale, la prostitution n'est pas un mal nécessaire, ni le plus vieux métier du monde. Elle n'aurait pas existé toujours et partout et peut donc prendre fin. Pour justifier le propos, les unes en appellent au néolithique, d'autres aux sociétés primitives qui ne pratiquaient que «l'hospitalité sexuelle». Outre que l'on ne sait pas grand-chose du néolithique, il faut se rappeler que les sociétés traditionnelles ont très souvent pratiqué l'échange des femmes contre des troupeaux d'animaux...

Même si on admet l'hypothèse de la contingence de la prostitution, peut-on croire, comme les abolitionnistes, que la sexualité puisse être moralisée et normalisée? C'est une chose d'espérer que le désir partagé soit le lot commun, c'en est une autre d'affirmer que c'est «la condition sine qua non de toute relation sexuelle» (ibid, p. 13).

Hors de ce cadre, reste l'onanisme, ou la prison. Les clients des prostituées sont donc appelés à cesser d'être des «salauds chroniques», et à changer leur sexualité «perverse» pour une autre, «saine et joyeuse». Ainsi soit-il! Une reine Victoria du XXIe siècle n'y trouverait rien à redire, mais le pauvre Freud peut se retourner dans sa tombe. Cinquante ans de travail pour rien!

À ceux qui seraient tentés de prendre des mesures coercitives contre toute prostitution, nous voudrions rappeler le devoir de modestie et d'écoute qui caractérise la démocratie. Il est urgent d'entendre les prostituées. L'objectif à poursuivre n'est pas la légalisation de la morale, mais de venir en aide à celles qui veulent en sortir et de respecter les autres. Toute loi qui se ferait sans elles ou contre elles serait par avance frappée d'illégitimité.