L'abolition du redoublement à l'école - De la rectitude politique sur le dos des élèves

Cette semaine de rentrée scolaire à Montréal a suscité angoisse et découragement chez bon nombre de parents d'élèves de la Commission scolaire de Montréal (CSDM) où un élève sur trois vit sous le seuil de pauvreté. Dans ce contexte, on s'explique mal la coupure de 15 millions $ aux familles québécoises dans le besoin pour les fournitures scolaires, décrétée par le ministère de l'Éducation (MEQ) pour la rentrée 2004. À cela s'ajoute une hausse de 360 $ par année, par enfant, du coût des services de garde en milieu scolaire; c'est le retour assuré de la clé au cou pour les plus démunis.

Les enseignantes et enseignants de la CSDM sont parfaitement conscients de l'effort demandé aux parents pour l'exercice de ce qui est pourtant reconnu comme un droit: le droit à l'éducation et, plus encore, à une éducation de qualité. Malheureusement, sous l'angle de la qualité, les perspectives ne sont guère plus rassurantes. La réforme scolaire, déjà implantée par le MEQ au primaire et qui le sera au secondaire cet automne, menace d'hypothéquer l'avenir de toute une cohorte d'élèves.

Le mythe de la «réussite totale»

C'est en invoquant cette «réussite totale» que le MEQ a pris la décision de bannir le redoublement, le prétexte voulant que cela soit mauvais pour l'estime de soi des élèves. Cette rectitude politique camoufle mal la raison première — pour ne pas dire la seule — de cette mesure: réaliser une économie de quelque 500 millions $ chaque année. Ces sommes ne sont réinjectées qu'au compte-gouttes dans le réseau scolaire.

Les dollars consentis pour des programmes ponctuels, telle la stratégie Agir autrement, n'en représentent qu'une infime fraction. Cette économie se réalise, dans les faits, sur le dos des élèves en difficulté, qu'il s'agisse d'élèves ayant des retards scolaires importants ou d'élèves présentant des troubles de comportement, devenus les laissés-pour-compte du système. Privés d'une aide appropriée, ces élèves peuvent avoir un impact sur toute la classe, forçant souvent les professeurs à faire tout, sauf enseigner!

En ma qualité d'enseignant, je ne peux loger à la même enseigne que le ministre sur cette orientation. Le ministre ment à la population lorsqu'il affirme qu'on ne fait plus de promotion par charité. La pratique est désormais institutionnalisée et on masque la vérité aux parents à l'aide de bulletins difficiles à décoder, parfois incompréhensibles et souvent enjolivés.

Les élèves passent d'une année à l'autre et d'un cycle à un autre sans nécessairement avoir les acquis nécessaires pour affronter le niveau suivant. L'élève qui, au nom de son estime de soi, amorcera son secondaire avec une, deux, voire même trois années de retard scolaire sera, plus tôt que tard, confronté à l'échec. Cet échec sera d'autant plus cuisant et difficile à vivre qu'il verra certains rêves de choix de carrière ou d'études supérieures s'écrouler, rêves qu'il avait échafaudés dans la quiétude d'une illusion de réussite. Dur, dur pour l'estime de soi!

Entendons-nous, le redoublement n'est pas une panacée, ni le seul remède aux difficultés d'apprentissage. Le problème réside dans le fait qu'il a été aboli en catimini avec la promesse d'être remplacé par des mesures d'aide plus efficaces. Du déjà vu, une recette éprouvée par le gouvernement précédent qui nous avait fait avaler la couleuvre du virage ambulatoire en santé en fermant des hôpitaux en échange de soins à domicile à venir.

La preuve a été faite que ce ne sont pas les professionnels de la santé qui prodiguent ces soins à domicile, mais les «aidants naturels», les parents des malades et des personnes âgées. Virage ambulatoire en santé, virage du «succès» en éducation: même désengagement de l'État qui se déleste de ses responsabilités sur les parents, le personnel de l'éducation et même sur les élèves.

Un effet dévastateur sur le secondaire

Avec la rentrée 2004, c'est maintenant l'école secondaire qui passera à la caisse du déficit. Le ministère envisage cette fois de modifier le régime pédagogique afin d'abolir les classes spéciales qui permettaient aux élèves ayant accumulé du retard de bénéficier de services particuliers. Selon les plans du MEQ, après leur avoir caché leur retard académique avec des bulletins sans échec et l'abolition du redoublement, voilà que tous les élèves issus du primaire seront intégrés dans la même classe, quel que soit le niveau réel d'apprentissage ou de retard.

Il est évident pour tout le monde, y compris pour le MEQ, que ces élèves ne pourront réussir leur secondaire. On ne souhaite toutefois pas les voir décrocher et quitter sans diplôme. C'est mauvais politiquement et statistiquement. Pour ne pas les comptabiliser comme décrocheurs, les fonctionnaires s'acharnent à concocter des voies de sortie dès la fin de la 2e secondaire. Le «diplôme» que l'on remettra à ces élèves et qui fera état de leur réussite n'aura que la valeur du papier sur lequel il sera produit. Voilà le vrai sens de la «réussite pour tous» que nous promet la réforme en cours.

Quelle égalité des chances?

Il existe une relation entre pauvreté et échec scolaire; il ne faudrait surtout pas y voir le fruit du hasard. Certains diront qu'objectivement ce ne sont pas tous les élèves qui démontrent «les capacités» ou le goût de poursuivre des études. Il y a cependant une différence entre faire un choix et être confiné à un non-choix, fortement déterminé par votre origine sociale.

Pour sa part, le gouvernement semble avoir fait son choix: au lieu de rehausser les exigences et d'investir dans les ressources de soutien pour permettre à tous les élèves de bénéficier des mêmes chances, on s'oriente vers une diminution des exigences pour faciliter la réussite. La récente politique d'évaluation des apprentissages, qui impose aux professeurs d'adapter les examens en fonction de la capacité des élèves, en est la preuve éloquente.

Comme la réussite scolaire est étroitement associée à l'origine socio-économique, ne risque-t-on pas de perpétuer les inégalités sociales à travers les inégalités scolaires? Est-on en train de sacrifier les élèves en difficulté et défavorisés de la province et en particulier ceux de Montréal? Nous devons collectivement nous y opposer et dire non.

Les besoins particuliers de Montréal

Le gouvernement doit reconnaître les besoins criants de l'école montréalaise et prendre des mesures particulières et exceptionnelles en conséquence. Déjà, les récentes coupures et diminution de services professionnels et de soutien appliquées par la CSDM sont loin d'aider à améliorer la situation. Le ministère de l'Éducation a la responsabilité d'assurer un financement adéquat à l'école montréalaise.

Mais plus encore, on souhaiterait que le ministre Reid prenne l'initiative de réunir ses collègues des Finances, de l'Emploi, de la Solidarité sociale et de la Famille, et des Affaires municipales afin de concevoir et de mettre en place un véritable plan de sauvetage de l'école publique à Montréal. Le programme de soutien à l'école montréalaise ne représente que 0,1 % du budget du MEQ alors que l'Île de Montréal compte 240 des 400 écoles les plus défavorisées au Québec.

Il en va non seulement du futur de nos enfants de Montréal et de l'école publique mais aussi de l'avenir du Québec. En bout de ligne, les parents ont tout intérêt à unir leurs voix à celle du personnel enseignant pour stopper cette réforme avant qu'il ne soit trop tard.