Une alliance dans le crime ? - La face cachée des gangs de rue

Le phénomène des bandes de jeunes soulève beaucoup de passion dans la société en général. Que ce soit à travers les médias ou de nombreuses recherches, les bandes de jeunes sont perçues comme des groupes violents, criminels, dangereux et essentiellement composées de jeunes issus de l'immigration. Les dernières vagues de violence à Montréal ont remis à l'avant-plan ce phénomène fort stéréotypé. Au delà des prénotions et des préjugés, l'analyse suivante prend sa source dans une étude qualitative que j'ai menée auprès de jeunes de bandes de rue de la grande région montréalaise (Les bandes de jeunes de la région de Montréal et leurs liens avec les organisations criminelles adultes, Université de Montréal, 2003).

Les études sur les bandes de jeunes sont apparues aux alentours des années 20 avec, entre autres, les grandes études urbaines faites aux États-Unis, où arrivaient des flots d'immigrants de l'Europe et d'autres horizons. Ce phénomène qui était au départ perçu comme une simple structure de socialisation des jeunes, peu agressive, est progressivement devenu un problème d'ordre public, violent, un produit de l'immigration et du choc des cultures.

En fait, ce changement de perception a pris son essor après la Deuxième Guerre mondiale pour se maintenir encore jusqu'à nos jours avec le rejet des thèses eugénistes qui cédèrent la place à un paradigme «culturaliste», où la criminalité était expliquée en fonction de l'adaptation ou de l'inadaptation des acteurs, voire de leur incompétence. De fait, les recherches sur les bandes de jeunes, ou «gangs de rue», ont baigné dans ces changements. Ces groupes sont alors devenus l'expression d'une jeunesse dépravée, déracinée, criminelle, issue de l'immigration et forte de «ses cultures originelles violentes».

Impuissance

Cependant, malgré le grand nombre d'écrits sur les bandes de rue, les services policiers et les autres intervenants oeuvrant auprès des jeunes ne semblent pas pouvoir pallier l'ampleur du phénomène. Nous croyons que cette impuissance serait la résultante, d'une part, de l'amalgame de ces groupes dans un même profil préétabli pendant les années 50 et, d'autre part, d'un manque de consensus en ce qui a trait à la définition du concept même de bande.

Nous constatons que les bandes actuelles ne ressemblent plus à celles des années antérieures mais continuent d'être conceptualisées et traitées de la même manière. Or ces bandes sont de plus en plus organisées, à l'image des organisations criminelles adultes qui les «commanditent».

Par ailleurs, il serait réducteur de croire que toutes les bandes de rue ont forcément des liens avec des organisations criminelles. Toutefois, celles qui en ont, même si elles sont peu nombreuses, méritent qu'on s'y attarde puisque ce sont généralement ces groupes qui participent activement au marché illicite et font la manchette des médias.

Avec le temps, ces bandes de rue sont devenues des «institutions» commerciales, fortes de l'immobilisme des courants de pensée, ayant su développer des relations de «partenariat» ou de «paternité» avec les dominants du marché illicite. Elles s'inscrivent à l'ère de la mondialisation de la criminalité et visent le partenariat mondial. Ces bandes ne devraient donc plus être conceptualisées à travers un carcan «culturaliste» mais plutôt repensées en fonction de notions d'organisation, de business. À l'image des organisations criminelles, qui font figure de multinationales, ces bandes de jeunes, imprégnées des valeurs néolibérales, visent à devenir aussi fortunées et aussi puissantes que les motards ou les mafias.

Ressembler au Parrain

Les «grosses» bandes de rue, comme les CDP, les Black Dragons ou les Beaux-Gars, entretiennent des relations étroites avec les organisations criminelles adultes. Elles ne peuvent se maintenir sur le marché illicite ou survivre dans le milieu sans l'accord de ces organisations qui les utilisent d'ailleurs en sous-traitance ou comme de petits grossistes, voire comme des berceaux de recrutement.

D'ailleurs, les bandes de rue qui entretiennent des relations avec des organisations criminelles ont beaucoup plus de facilité à maintenir leur compétitivité sur le marché illicite. Elles sont mieux protégées des risques du milieu criminel (assassinats, etc.) ou judiciaire (arrestations, etc.) et disposent de ressources économiques (drogue, argent, femmes, etc.), sociales (contacts judiciaires, politiques, d'affaires, etc.), culturelles et symboliques.

Somme toute, la réussite «professionnelle» se traduit alors par le besoin de ressembler au Parrain ou à Scarface. Ces jeunes rêvent d'être recrutés par les Hell's Angels ou par la mafia italienne. Les guerres intestines, les assassinats deviennent non seulement des stratégies de lutte pour le contrôle du marché illicite mais aussi un moyen de se faire connaître dans le milieu, de faire son «nom», sa place, de se faire recruter.

Cependant, le recrutement des jeunes passe par un système de «copinage» et de favoritisme familial. Généralement, les positions de pouvoir sont investies par des acteurs proches des décideurs et souvent de la même famille. D'autre part, certaines organisations criminelles tendent à recruter leurs futurs «employés» ou leurs «soldats» dans des bandes de même composition ethnique (par exemple, la mafia chinoise par rapport aux Black Dragons). D'autres préféreront sélectionner leurs recrues dans leur entourage immédiat et utiliser les membres de bandes alliées uniquement comme des soldats (par exemple, les Hell's Angels contre les Crack Down Posses).

L'homogénéité ethnique apparaît donc être la résultante d'un certain protectionnisme des positions de pouvoir des dominants. D'ailleurs, certaines bandes multiethniques deviennent de plus en plus homogènes au fur et à mesure qu'on se rapproche des sphères de décision. De la même manière, les guerres, les conflits et les purges internes sont davantage des stratégies d'élimination de la concurrence plutôt que des conflits ethniques.