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Afghanistan - Une élection en cache une autre

Nomades pachtounes, dans le sud de l’Afghanistan.
Photo: Agence Reuters Nomades pachtounes, dans le sud de l’Afghanistan.

L'Afghanistan, où notre journaliste a séjourné en juin et juillet, s'est imposé à notre conscience au lendemain du 11 septembre 2001. Ce pays d'Asie centrale, qui demeure l'un des plus pauvres de la planète, fait actuellement l'objet d'une mobilisation internationale dans les domaines de la sécurité et du développement. Des élections démocratiques prévues à l'automne et au printemps devraient permettre de dire si un cauchemar long de plusieurs décennies y prendra fin. Troisième article d'une série de six.

Les premières élections démocratiques en Afghanistan ont déjà eu lieu... avant même le grand rendez-vous du 9 octobre, alors qu'Hamid Karzaï mettra son titre provisoire en jeu contre 22 rivaux.

En effet, le plus ambitieux projet de développement en cours dans le pays, qui vise à améliorer les conditions de vie des nombreuses populations rurales, comporte cette condition sine qua non: pour être admissible, un village doit d'abord s'être doté d'un conseil élu. Une véritable révolution, même si elle passe inaperçue.

Traditionnellement, les shuras ne se réunissent que de façon ponctuelle, ordinairement pour résoudre des problèmes liés à la gestion de l'eau ou des terres communes. Elles sont souvent dominées par les grands propriétaires et les chefs religieux ou, plus récemment, par le «commandant» ou le seigneur de la guerre qui sévit à l'échelle locale.

Le Programme de solidarité nationale (PSN), qui a déjà touché 6000 villages afghans depuis son lancement à la fin de 2003, «met au défi les structures traditionnelles qui étaient injustes et inefficaces», affirme Mohammad Ehzan Zia, sous-ministre de la Réhabiliation rurale et du Développement. Des votes à scrutin secret ont déjà eu lieu dans 4200 villages totalisant 2,7 millions de citoyens. Les chiffres devraient doubler d'ici la fin de l'année.

«Le processus est aussi important que les résultats concrets», note Omer Zakilwhal, conseiller au même ministère. «Il y a un aspect politique qui est de sensibiliser les populations au processus électoral. De promouvoir la culture démocratique, en somme», ajoute cet Afghan d'origine prêté pour deux ans par Statistique Canada.

À vol d'oiseau, l'Afghanistan se présente comme une immensité faite de montagnes arides percées de quelques lacs aux reflets de lapis et d'étroites vallées dont plus de 22 millions d'habitants, ruraux à 80 %, tirent leur maigre subsistance. Cinq ans de sécheresse ont mené à l'abandon de nombreuses terres, en fait d'à peu près toutes celles où se pratiquaient les cultures pluviales. La plupart des trois millions d'éleveurs nomades, appelés Kutchis, ont de leur côté perdu l'essentiel de leurs troupeaux.

L'Afghanistan semble destiné à passer du Moyen Âge à la post-modernité, sans avoir connu la Renaissance et la révolution industrielle. Sur la majeure partie du territoire, on vit encore à l'heure de Mahomet et de Genghis Khan, tandis que les téléphones mobiles et les connexions Internet tissent une toile de plus en plus dense au-dessus des têtes.

Le tiers des quelque 25 000 villages afghans ne sont reliés au monde extérieur par aucune route carrossable, ce qui implique que pour construire une école ou une clinique, par exemple, il faille parfois transporter les matériaux pendant plusieurs jours à cheval ou à dos d'âne.

Pour y réduire la pauvreté, les défis sont nombreux: accès aux marchés, réhabilitation des ouvrages d'irrigation, etc. Quatre-vingts pour cent des gens n'ont pas accès à une eau saine dans les zones rurales. Pas surprenant si, parmi les projets PSN déjà retenus, 300 puits et aqueducs arrivent en tête de liste, suivis de 250 ouvrages routiers, 72 mini-centrales hydroélectriques, 30 bains publics, 26 écoles et cinq cliniques.

Une fois élu, le nouveau conseil de village doit choisir un projet prioritaire parmi une «liste d'épicerie». Les «édiles» sont conseillés en cela par des animateurs sociaux engagés par des agences «facilitatrices», soit l'Organisation des Nations unies pour l'Habitat et une vingtaine d'ONG internationales.

«L'accent est mis sur le développement communautaire. Nous ne voulons pas étendre le rôle du gouvernement. Nous pensons que ce rôle consiste à guider le développement plutôt qu'à le livrer, affirme Omer Zakilwal. En Afghanistan, de toute façon, le gouvernement central n'a jamais été très présent «en région».

Cette année, 200 millions $US ont déjà été engagés dans le Programme de solidarité nationale. Le budget total, auquel contribuent notamment la Banque mondiale et l'Agence canadienne de développement international, se chiffre à 700 millions $US. D'ici la fin de 2005, la totalité des villageois afghans devraient en avoir bénéficié.

Les communautés locales doivent fournir de 10 à 20 % de la valeur des nouvelles infrastructures, en argent ou en nature. Elles deviennent responsables de leur entretien, mais pourront profiter de l'expérience de gestion acquise pour monter de nouveaux projets dans le futur.

«Nous avions des craintes que la formule ne fonctionne pas, mais le ministère y tenait, dit Sultan Mahmood, directeur du développement communautaire à l'emploi de la Fondation Aga Khan dans la province du Badakshan (nord-est). Nous avons choisi de tenir les élections par groupes: un groupe des femmes et des groupes d'hommes définis par métiers. De plus, il n'y a pas eu de véritables campagnes électorales et, après le scrutin, seuls les noms des gagnants étaient annoncés.»

La plupart des «commandants» ont choisi de jouer le jeu, voyant qu'ils ne pouvaient pas s'opposer au processus. Dans ce pays où les fusils automatiques et les gros VUS constituent les signes les plus apparents de la modernité, le terme désigne tout un assortissement de chefs de milices, aussi bien les moudjahidines qui avaient résisté à l'occupant soviétique que les vestiges de l'ancienne armée nationale, aujourd'hui dissoute. «Dans un village, le commandant local a été élu au conseil mais pas à la présidence, relate Sultan Mahmood. Il a voulu nous intimider en exigeant une nouvelle élection. J'en ai informé le ministère et nous avons résisté. Pour le moment, le village ne peut pas réclamer de subventions.»

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Ce reportage a été rendu possible grâce à une contribution de l'Agence canadienne de développement international (ACDI).

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