Hors-jeu: Merci Boris

Si d'aventure vous rencontrez un alexandrin sportif et y retrouvez une rime riche à craquer mettant en vedette les mots «Boris» et «tennis», nul doute que vous aurez le réflexe primaire de songer à Becker. («Primaire» et «Becker» forment aussi une belle rime, mais pauvre, surtout compte tenu des problèmes que connaît le blond jeune homme avec le fisc allemand.) Mais la réalité n'est parfois pas celle que l'on attend.

En fait de Boris, il s'agit ici d'Eltsine. Plutôt étonnant, non?

Pourtant, on est là à jaser de choses et d'autres en marge de la coupe Rogers, et voici deux fois en deux jours que le nom de Boris Eltsine surgit au détour de la conversation. Lundi, c'était Nadia Petrova qui rendait hommage au vieux loup en sa qualité de précurseur. Hier, c'était Anastasia Myskina qui disait de lui qu'il avait «sorti le tennis [russe] de nulle part». Rien de moins.

C'est qu'il est beaucoup question de la vague venue de l'Est par les temps qui courent après la balle et la retournent avec un coup imparable dans le coin. Du jamais vu, pour tout dire. Sept joueuses russes figurent parmi les 20 premières au classement mondial: Myskina est 4e, Elena Dementieva 6e, Maria Sharapova 8e, Svetlana Kuznetsova 9e, Vera Zvonareva 14e, Nadia Petrova 15e et Elena Bovina 20e. (Toutes sont présentes à Montréal sauf Kuznetsova.) En juin dernier, Myskina a remporté la finale de Roland-Garros contre Dementieva, devenant la première Russe de l'histoire à gagner un tournoi du Grand Chelem. En juillet, Sharapova enlevait à son tour Wimbledon. De quoi faire taire les mauvaises langues qui soutenaient, l'exemple d'Anna Kournikova à l'appui, qu'aussi talentueuses qu'elles fussent, les joueuses de là-bas n'avaient pas le oumpf nécessaire pour se hisser au vrai sommet.

Ne l'oublions toutefois pas, «Anna était pour l'essentiel toute seule, comme l'avait été Natalia Zvereva avant elle», notait Petrova. «Nous, nous avons la chance de nous concurrencer les unes les autres. Il y a beaucoup d'émulation. Ça nous force à élever notre niveau de jeu.» Myskina enchaîne: «Anna nous a montré que nous pouvions faire partie de l'élite. Elle a contribué par son parcours à améliorer notre rendement, et surtout à croire en nous-mêmes. Nous sommes proches les unes des autres, mais ça n'empêche pas la compétition d'être intense.»

Mais Boris Eltsine dans tout ça, vous demandez-vous à juste titre dans votre quête infinie de sujets de discussion à aborder dans vos cocktails mondains ou vos réunions de production?

Selon mes sources qui campent sur la place Rouge, Eltsine était, dans son jeune âge, un sacré joueur de volleyball. Mais sa passion est toujours restée le tennis, qu'il a aussi pratiqué, puis fortement encouragé à titre de dirigeant de la Russie. Tenez, en 1991, il fut le président honoraire de la présentation initiale de la coupe du Kremlin, le premier tournoi de tennis professionnel, avec commanditaires à l'occidentale et autres manifestations du capitalisme, organisé en Russie. Je ne vous les nommerai pas parce que vous ne les connaissez pas de toute façon, mais certains y voient le premier jalon d'une forme de perestroïka sportive dans l'URSS alors en plein chambardement.

Aujourd'hui, à 73 ans et malgré quelques problèmes cardiaques qui l'ont contraint à ralentir la cadence, Eltsine suit toujours l'action de près. Après Roland-Garros, il a invité Myskina et Dementieva à casser la croûte et il leur a demandé d'être les pionnières d'une «révolution russe» en tennis féminin (il leur a aussi demandé de gagner Wimbledon sans se douter qu'une compatriote cinq ans plus jeune allait s'en charger).

Et il n'est pas avare de conseils, le Boris. «Il m'a suggéré de placer mes coups le long des lignes et de travailler à améliorer mon service. Et il a dit qu'Elena et moi devrions faire équipe en double, racontait alors Myskina. Il est comme un grand-père pour nous.»

Une semblable percée n'aurait jamais été possible dans l'ex-URSS, où joueurs et joueuses étaient contraints à l'amateurisme. «La situation a complètement changé et nous sommes la première génération à en profiter réellement», mentionne Petrova, qui est âgée de 22 ans. N'empêche, poursuit-elle, il leur faut la plupart du temps s'expatrier pour réaliser leur plein potentiel. Dans son cas personnel, ce furent trois années en Égypte, où ses parents étaient entraîneurs d'athlétisme — sa mère, Nadejda Ilina, a remporté la médaille de bronze au relais 4 X 400 m aux Jeux de Montréal en 1976, comme quoi il n'est point de hasard en ce bas monde —, puis en Pologne.

Remarquez, ce succès marque peut-être un juste retour des choses pour la Russie, dont la tradition tennistique ne date pas d'hier (sinon, on le comprendra, il ne s'agirait pas d'une tradition). Je vous dis ça comme ça, sans obligation ni frais d'ouverture de dossier de votre part et avec l'assurance qu'aucun représentant n'ira chez vous, le grand Léon Tolstoï soi-même en personne, écrivain de renom connu pour de légers petits bouquins rapidement passés au stade Uniprix de best-sellers, fut l'un des cofondateurs, il y a de cela très très longtemps, du Club de tennis de Moscou. Le vieux Léon était d'ailleurs doté d'un solide don de prescience, ainsi que le montre le fait qu'il écrivit un roman-fleuve dont le personnage principal s'appelait Anna K.

C'est prouvé, si besoin était encore: toute est dans toute.

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Par un temps tantôt tristounet que n'eût pas dédaigné Dostoïevski tantôt confinant au radieux, sept têtes de série ont fait leur entrée dans l'action à la coupe Rogers hier, soit, en ordre alphabétique pour faire changement, Elena Bovina (14e), Jennifer Capriati (5e), Amélie Mauresmo (2e), Chanda Rubin (15e), Karolina Sprem (12e), Ai Sugiyama (7e) et Vera Zvonareva (10e). Ainsi que vous pouvez le lire en haut de la page des sports — ou en bas si votre tendre moitié a possession du journal et que vous lisez à l'envers —, au moment de livrer ce texte à la postérité, Bovina, Capriati et Rubin avaient vaincu, de même que Mary Pierce (17e), gagnante d'un deuxième match en deux jours. Les autres matchs n'étaient pas terminés ou n'avaient pas encore commencé.

Les Russes Myskina, Dementieva, Sharapova et Petrova feront leur apparition aujourd'hui.

En après-midi, une pluie relativement drue a interrompu le jeu pendant deux heures vingt-deux minutes quarante-huit secondes et quatre-vingt-quatorze centièmes, mais que l'on se rassure, même sous l'ondée, Montréal est une foutue belle ville, hospitalière et tout. Et les fans sont sympathiques.