Afghanistan - Les femmes et les enfants d'abord

Une classe de filles dans un village au nord de Kaboul. Entre les interdits traditionnels et le droit de s’instruire. — Claude Lévesque
Photo: Une classe de filles dans un village au nord de Kaboul. Entre les interdits traditionnels et le droit de s’instruire. — Claude Lévesque

L'Afghanistan, où notre journaliste a séjourné en juin et juillet, s'est imposé à notre conscience au lendemain du 11 septembre 2001. Ce pays d'Asie centrale, qui demeure l'un des plus pauvres de la planète, fait actuellement l'objet d'une mobilisation internationale dans les domaines de la sécurité et du développement. Des élections démocratiques prévues à l'automne et au printemps devraient permettre de dire si un cauchemar long de plusieurs décennies y prendra fin. Deuxième article d'une série de six.

«Je veux devenir médecin», affirme Golwar. «Moi, ce sera ingénieure», renchérit Carina. «Moi, je veux devenir présidente de l'Afghanistan», proclame une troisième adolescente, déclenchant une hilarité complice.

L'énoncé des plans de carrière est édifiant, quoiqu'il reprenne mot pour mot le slogan d'une campagne officielle. Mais l'important, c'est qu'une telle scène soit aujourd'hui possible, dans une vraie classe de filles, dans un vrai village au nord de Kaboul.

Plus de 5,6 millions d'enfants afghans, dont 38 % de filles, sont inscrits à l'école cette année, à la suite d'un effort concerté du gouvernement intérimaire et de la communauté internationale. Du jamais vu.

Prétextant le manque de ressources, les talibans, au pouvoir de 1996 à 2001, avaient exclu les filles des écoles, quoique certains accommodements aient été possibles localement.

Plusieurs organisations non gouvernementales suppléent aux lacunes du système public. Ainsi, dans plusieurs villages entourant Kaboul, là où les parents hésitent à laisser leurs fillettes franchir les deux ou trois kilomètres qui les séparent de l'école du ministère, CARE a ouvert une cinquantaine d'écoles ayant été financées avec des fonds internationaux, mais mettant aussi à contribution la communauté locale. Souvent, les classes se tiennent au domicile de l'enseignante.

Oxfam est également associé à l'éducation, notamment dans la formation du personnel enseignant. Cette ONG gère en outre un projet visant à aider les enfants à faire leurs devoirs. «Il n'y a pas de tradition dans ce domaine», note Meryem Aslan, représentante d'Oxfam à Kaboul.

L'instruction au féminin se heurte encore à des obstacles. Ainsi, à Yakaulung, petite ville située à l'ouest de Bamiyan, les dernières classes du primaire comptent beaucoup plus de garçons que de filles. À la question de savoir pourquoi, le comité de gestion de l'école répond, comme si cela allait de soi: «Les filles sont d'âge à se marier».

Le décrochage constitue une des faiblesses du système d'éducation en Afghanistan, selon un rapport publié en mars par un regroupement de treize ONG, dont Droits et démocratie, de Montréal.

La province de Bamiyan n'a pourtant pas de sympathie particulière pour les talibans, qui s'étaient acharnés contre sa population de confession chiite. Le Badakshan, niché dans les hauteurs près du Tadjikistan et de la Chine, avait échappé à la férule des talibans. Et pourtant, presque toutes les femmes y portent la burqa bleue, ce vêtement traditionnel qui dissimule complètement le visage. L'audace vestimentaire consiste ici à opter pour une autre couleur...

Jusqu'à l'«âge du mariage», vers quatorze ou quinze ans, les écolières afghanes, coiffées d'un simple voile, affichent une liberté de mouvement et de parole remarquable. Accepteront-elles de se soumettre aux interdits traditionnels, alors que les pouvoirs publics les encouragent à s'instruire?

Constitutionnellement, les femmes jouissent maintenant des mêmes droits que les hommes. «Le problème des femmes afghanes n'est pas seulement la charia [le droit islamique] mais aussi le droit coutumier, estime Mme Habiba Sorabi, la ministre afghane de la Condition féminine, qui rappelle que l'islam met en avant le droit des femmes à l'instruction ainsi que le droit de choisir leur mari.

La ministre propose même d'utiliser l'islam pour faire avancer les droits des femmes. Elle fait valoir qu'une conférence intitulée Les Femmes et l'islam, qui a réuni l'an dernier plusieurs érudits de la religion de Mahomet, a servi à contrer l'influence des mollahs et des imams conservateurs qui sévissent dans les campagnes.

En vertu de la nouvelle Constitution, l'instruction est obligatoire jusqu'à la 9e année. Sur cette question comme sur celle du mariage précoce ou forcé, le gouvernement intérimaire privilégie toutefois la persuasion. On fait valoir que, dans les années 1980, l'occupant russe n'a laissé que de mauvais souvenirs en tentant d'imposer sa volonté, même quand il s'agissait de mesures positives.

Dans certaines régions considérées comme des fiefs des talibans et d'al-Qaïda, l'éducation est menacée. Depuis le début de l'année, des terroristes ont vandalisé quelques établissements en promettant de récidiver si les jeunes filles continuaient à les fréquenter.

Le port de la burqa, qui commence à disparaître à Kaboul, demeure généralisé dès qu'on s'éloigne un peu du centre de la capitale. «C'est vrai que la burqa est un symbole d'oppression, mais les femmes ont des besoins plus pressants, comme l'éducation, la santé et [l'indépendance] économique», affirme la ministre Sorabi.

«Au moins, les femmes ne risquent plus de se faire battre si elles ne la portent pas», se félicite Sima Samar, l'actuelle présidente de la Commission indépendante des droits de l'homme de l'Afghanistan, qui a brièvement détenu le portefeuille de la Condition féminine avant de le perdre à la suite d'une cabale menée par des intégristes. Mme Simar signale que des progrès importants ont été faits depuis 2001 en matière de droit au travail et de droit à l'éducation.

Le régime des talibans, rappelle-t-elle, est le seul régime de l'histoire moderne à avoir décrété que les femmes ne disposaient ni de la liberté de mouvement, ni de celle de s'instruire.

«Nous devons nous adapter aux situations, affirme la Montréalaise Jane McHelhone, directrice de projet pour IMPACTS, une organisation qui s'emploie depuis août 2002 à promouvoir la présence des femmes à la radio en Afghanistan. «Nous essayons de monter des radios là où les gens veulent de nous...», ajoute cette ancienne journaliste de la CBC.

À Kaboul et à Mazar-e-Charif, hommes et femmes travaillent ensemble. À Hérat, il y a des expériences de mixité. «Dans la province de Loghar, au sud de Kaboul, les employés, tous masculins, d'une radio nous ont dit qu'ils ne voulaient pas que les femmes travaillent avec eux, mais ils souhaitaient avoir du contenu féminin, raconte-t-elle. Nous avons formé des femmes reporters, les bandes étaient transportées au studio principal à bicyclette.»

Depuis 2003, IMPACTS a mis sur pied une vingtaine de stations à travers le pays. À l'occasion, ce sont des chefs coutumiers qui contactent l'organisme, parce qu'ils considèrent qu'une «ONG de femmes» constitue un milieu sûr pour les jeunes femmes. «Mais nous espérons qu'elles pourront ensuite travailler dans les mêmes médias que les hommes», note Jane McHelhone.

Moins chère et plus accessible que les autres médias, la radio contribue à sortir les femmes de leur isolement.

***

Ce reportage a été rendu possible grâce à une bourse du programme Journalisme et developpement de l'ACDI.

Demain: Voter localement

***

L'oeuf ou la poule

Les veuves constituent une catégorie de citoyennes particulièrement vulnérables. Kaboul en compterait de 30 000 à 50 000, plusieurs d'entre elles ayant perdu leur mari à la guerre.

Pendant près de deux ans, comme nombre de ses consoeurs, Hajira s'est débrouillée en faisant des lessives, tandis que deux de ses jeunes fils vendaient de l'eau ou des cigarettes dans la rue. Sha Gul, de son côté, a survécu grâce à la cueillette du bois, une activité épuisante qui exige de longs déplacements. Salima a fait la collecte des munitions non explosées qui finissent chez les marchands d'armes au Pakistan, un autre métier précaire pratiqué par les plus démunis.

D'abord abonnées à une banque alimentaire comme 10 000 autres veuves de la région, ces trois femmes se sont initiées récemment à l'élevage des poules, qui leur permet aujourd'hui d'envoyer les enfants à l'école et de hausser le revenu familial.

L'ONG CARE avait lancé dès 1994 un programme d'assistance pour les veuves de Kaboul, prévoyant de l'aide alimentaire et des sessions de formation pour divers métiers. Ce second volet a été interrompu pendant la majeure partie du règne des talibans.

Les deux volets du programme fonctionnent de nouveau, grâce au financement de l'Agence canadienne de développement international et du gouvernement norvégien. Sept cents veuves de Kaboul ont bénéficié d'une formation depuis la reprise du programme. C'est l'élevage des poules qui connaît le plus de succès, les Kaboulis ayant pris goût aux oeufs frais, qu'ils préfèrent à ceux qui sont importés du Pakistan.

Le grand défi pour les femmes afghanes est économique. Les veuves, qui ont le plus souvent de jeunes enfants à charge, manquent d'instruction et doivent affronter de nombreux préjugés. Le gouvernement met actuellement sur pied un «programme national pour les personnes vulnérables» mais, de l'aveu de la ministre de la Condition féminine, celui-ci «ne devrait régler qu'environ 20 %» du problème.