Afghanistan - Reconstruction à grande vitesse

Embouteillage à Kaboul, où sont réunies, presque trois ans après la chute des talibans, toutes les contradictions d’une ville moderne. Pendant qu’une minorité fait des affaires d’or, de larges pans de la société afghane vivent dans une pauvr
Photo: Agence Reuters Embouteillage à Kaboul, où sont réunies, presque trois ans après la chute des talibans, toutes les contradictions d’une ville moderne. Pendant qu’une minorité fait des affaires d’or, de larges pans de la société afghane vivent dans une pauvr

L'Afghanistan, où notre journaliste a séjourné en juin et juillet, s'est imposé à notre conscience au lendemain du 11 septembre 2001. Ce pays d'Asie centrale, qui demeure l'un des plus pauvres de la planète, fait actuellement l'objet d'une importante mobilisation internationale dans les domaines de la sécurité et du développement. Des élections démocratiques prévues à l'automne et au printemps devraient permettre de dire si un cauchemar long de plusieurs décennies y prendra fin. Premier article d'une série de six.

À quatre heures du matin, on pourrait croire que Kaboul vit encore au temps des talibans, pour ne pas dire au temps du prophète: les ânes tirent vaillamment leurs charrettes, tandis que le muezzin appelle à la prière du matin. Deux heures plus tard, cependant, les rues de la capitale afghane sont prises d'assaut par des dizaines de milliers de véhicules plus modernes, dont les conducteurs s'affrontent avec le même genre d'enthousiasme viril que les joueurs de bouzkashi, le sport équestre national.

Avec sa pollution et son vacarme, Kaboul accède enfin au rang de métropole du tiers-monde. Elle compte aujourd'hui trois millions d'habitants, deux fois plus qu'il y a trois ans.

Ce doublement de la population s'explique par la chute du régime des talibans à l'automne 2001 et par la présence de 6000 militaires étrangers qui assurent une véritable sécurité depuis lors, incitant de nombreux Afghans à rentrer d'exil; il s'explique aussi par l'insécurité qui persiste dans certaines provinces et, enfin, par cinq années de sécheresse qui ont eu raison de la ténacité de nombreux habitants de la campagne. Les «déplacés de l'intérieur» ont tendance à demeurer à Kaboul et leurs rangs augmentent.

Les affaires reprennent dans le centre-ville, de nouveaux bazars voient le jour en périphérie. Aux grandes intersections, des éclopés et des veuves vêtues de la traditionnelle burqa bleue risquent leur vie entre les voitures, en quête d'une poignée d'afghanis.

Plusieurs grues se dressent dans un quartier de la banlieue nord où poussent les centres commerciaux, les hôtels et les wedding halls. Plus loin, derrière les bazars animés, un paysan fait paître quelques bêtes malingres entre deux carcasses de char d'assaut. Sur la route qui traverse la plaine de Shomali, le grenier traditionnel de l'Afghanistan, ou sur celle qui mène à Jalalabad, vers l'est, se succèdent les gros camions peinturlurés à la mode pakistanaise. L'Afghanistan, pays enclavé, importe presque tout.

Le ministre de la Reconstruction, le Dr Amin Farhang, a sur sa table quelque 7000 projets d'investissements privés, à capitaux afghans ou étrangers, dont la valeur atteint deux milliards de dollars dans certains cas. Les plus importants iront dans la cimenterie et la construction, mais les secteurs de l'alimentation et de l'eau figurent également sur la liste.

Le gouvernement intérimaire du pays, appelé officiellement État islamique transitoire, entend faire passer le produit intérieur par habitant de 120 à 1000 $US au cours des dix prochaines années. La recette pour y parvenir consiste à proposer aux investisseurs une fiscalité et une réglementation des plus légères, tout en nettoyant les entreprises publiques inefficaces.

«Le retour de la sécurité et la soif d'apprendre des jeunes Afghans, qui n'ont pas une mentalité de guerre», redonnent espoir au ministre Farhang. La fréquentation scolaire, grande priorité, atteint des niveaux sans précédent. À tous les coins de rue s'affichent en outre des établissements privés offrant des cours d'informatique et d'anglais. «Il faudra trouver des emplois pour tous les jeunes informaticiens et ingénieurs qui travaillent actuellement comme chauffeurs», fait toutefois remarquer Jeff Rosenbeg, un jeune Américain qui représente à Kaboul une multinationale de location de voitures.

Il ne faut pas oublier que l'économie locale est gonflée artificiellement par la présence de milliers d'expatriés qui oeuvrent pour l'ONU, des ONG ou le secteur privé. Dans le quartier chic de Wazir Akbar Khan, le loyer mensuel d'une villa atteint facilement les 18 000 $US, le prix de vente 170 000 $US.

Grâce à une ONG internationale, Care, 6000 maisons ont été reconstruites sur la plaine de Shomali, qui se trouvait, de 1997 à 2001, sur la ligne de front entre les talibans et l'Alliance du Nord, alors basée dans les hauteurs du Panshir. Plusieurs réfugiés ont pu ainsi se reloger sur les terres qu'ils avaient quittées. Là où les korez, ces anciens canaux qui acheminent l'eau des montagnes, ont survécu aux bombardements, quelques villages prospères commencent à revivre.

Un trompe-l'oeil

Tous les habitants du grand Kaboul n'ont pas la même chance. Sur les flancs des montagnes arides qui coupent la ville en deux, des dizaines de milliers de squatters construisent des habitations avec la pierre et le torchis trouvés sur place, n'utilisant qu'avec parcimonie la brique, qu'ils doivent faire venir de la plaine environnante. Certains disposent de génératrices, d'autres procèdent à des branchements illégaux, si bien que, la nuit, les lumières créent l'illusion d'une ville moderne.

«Une cité conçue pour un demi-million d'habitants et qui en compte aujourd'hui trois millions», déplore le Dr Ahmed Youssouf Nuristani, ministre de l'Environnement. Heureusement, Kaboul possède deux aquifères qui suffisent à approvisionner tous les habitants en eau potable, serait-ce à une fontaine commune. L'enlèvement des ordures est assuré par des services privés, dans les beaux quartiers seulement. Ailleurs, les déchets sont enlevés selon les besoins de la récupération. Utilisés comme combustible dans les briqueteries, ils contribuent à la pollution de l'air. On en est à inciter ces entreprises à consommer du bois, quitte à accélérer une désertification contre laquelle le programme de reboisement en cours paraît dérisoire.

La vie intellectuelle, qui avait été mise à l'index par les talibans, reprend ses droits. Il est difficile d'imaginer que ces intégristes aient pu interdire la musique à ce peuple qui se gave aujourd'hui de cassettes arabes et iraniennes. Quelques interprètes afghans reviennent au pays le temps d'un concert, mais peu d'artistes se risquent à mettre définitivement fin à leur exil en Europe ou aux États-Unis. Encouragés par le succès international de leurs compatriotes Siddiq Barmak (Ossama) et d'Atiq Rahimi (Terre en cendres), de jeunes cinéastes afghans ont créé récemment une quinzaine de maisons de production. «Nous avons rétabli un budget régulier pour l'Institut afghan du film, note en outre le ministre de la Culture et de l'information, le Dr Sayed Raheen. La somme n'est pas énorme, mais les gens sont prêts à travailler pour de petits revenus.»

Mais c'est la presse écrite qui connaît le développement le plus spectaculaire. Le pays compte actuellement 300 périodiques, dont quatre quotidiens, résultat de la nouvelle loi sur les médias promulguée en février 2002, selon Hameed Mubaraz, sous-ministre de la Culture et de l'Information, un vétéran du journalisme afghan rentré d'un long exil en France. Dans ce pays analphabète à 65 %, les quotidiens tirent à quelques milliers d'exemplaires seulement; la vente se fait à la criée au coin des rues.

Kaboul demeure un trompe-l'oeil puisque l'Afghanistan reste rural à 80 %, et d'une pauvreté extrême. Le gouvernement, qui peine à s'imposer en province, n'existerait tout simplement pas sans l'aide étrangère. En avril dernier, à Berlin, la communauté internationale s'est engagée à fournir 8,2 milliards $US d'ici 2007 pour la reconstruction de l'Afghanistan. Le Canada y contribue à hauteur d'environ 120 millions par année.

Les incidents violents se sont multipliés depuis quelques mois, à l'approche de l'élection présidentielle prévue le 9 octobre. Pour plusieurs, c'est le succès ou l'échec de cet exercice qui dira si le pays est capable de mettre fin à vingt-cinq ans de conflits.

Ce reportage a été rendu possible grâce à une bourse du programme Journalisme et développement de l'ACDI. Demain: Les femmes et les enfants d'abord