Hors-jeu: Ave Maria

Bien que dans l'univers du sport on ne sache jamais, et c'est ce qui fait son incommensurable beauté, si tout se passe comme prévu, vous aurez droit à une solide dose de Maria Sharapova au cours des jours qui viennent.

Déjà, l'annonce de sa seule présence à Montréal à l'occasion des Internationaux de tennis du Canada, dont le tableau principal débute aujourd'hui, l'a propulsée en manchette. Une présence imprévue, il faut le dire, puisqu'elle n'a été confirmée que jeudi soir, au plaisir tout aussi incommensurable des organisateurs du tournoi.

Que voulez-vous, c'est comme ça, les éditeurs de journaux soucieux de livrer une information fouillée et objective sur les grands enjeux sociaux de notre temps ont davantage tendance à mettre votre portrait à la une quand vous faites dans la longilinéarité (6 pieds, 130 livres), quand vous avez 17 ans, quand vous avez les molécules admirablement aménagées, quand vous êtes blonde comme les blés qui ornent les plaines de l'Oural, quand vous venez de gagner Wimbledon, quand vous vous débrouillez très bien merci en entrevue à la télé, quand vous avez un parcours de vie tout sauf banal et quand vous êtes «le rêve absolu de tout commanditaire». Ce n'est pas moi qui le dis, c'est l'édition britannique du magazine Vogue, auquel vous aussi seriez abonnés si vous vouliez vous tenir au courant des choses vraiment importantes.

Et, pourrait-on ajouter si on avait l'esprit tordu, quand Anna Kournikova ne joue plus.

Tout sauf banal, disions-nous. Et si on profitait de ce superbe début d'août pour se raconter une histoire improbable dans le creux de l'enclume?

Maria Sharapova est née en très bas âge à Nyagan, un bourg industriel de Sibérie dont on raconte que si vous caressez des projets touristiques axés sur l'esthétique des lieux visités, vous seriez avisés d'aller ailleurs. Bientôt, ses parents seront du reste contraints de déménager, car Nyagan est située en pleine zone de retombées radioactives à la suite de la catastrophe de Tchernobyl. Ils s'installent à Sotchi, en bord de mer Noire.

Maria a six ans lorsque, à l'occasion d'une clinique de tennis tenue à Moscou, ses précoces talents sont remarqués par la grande Martina Navratilova. Celle-ci conseille à papa Sharapov, Iouri de son prénom, de se transbahuter en un endroit où fillette pourra davantage s'épanouir côté raquette.

L'année suivante, avec toute sa fortune en poche — 700 $US —, ne parlant pas un mot d'anglais, Iouri débarque à Miami avec Maria. Il ne connaît personne, n'est attendu par personne, aussi les deux passent-ils une première nuit dans un hôtel qui n'est pas le Ritz. L'objectif est de se rendre à Bradenton, à l'académie de tennis de Nick Bollettieri, cette usine à prodiges qui a notamment lancé les carrières d'Andre Agassi, de Jim Courier et de Monica Seles. Ils y arrivent sans invitation, sans même de préavis, mais un coup d'oeil convainc les experts de Bollettieri qu'il se passe quelque chose là.

Et voilà, la petite fille grandit pendant que son père accepte de petits boulots, travaille dans la construction, taille les verts d'un terrain de golf. Iouri ne voit pas sa femme Yelena, qui ne peut obtenir de visa pour entrer aux États-Unis, pendant plus de deux ans.

Et ayant grandi plus que la moyenne des humains ne le font, Maria Sharapova développe un jeu tout en finesse et un fort sens de l'adaptation. La ténacité, elle a appris tôt dans sa vie. Elle pense beaucoup. Et, en juillet 2004, elle taille en pièces Serena Williams dans la finale de Wimbledon, devenant la dernière figure de proue en date de la nouvelle dynastie russe, qui compte sept joueuses parmi les 22 premières au classement mondial WTA: Anastasia Myskina, gagnante cette année de Roland-Garros (5e rang), Elena Dementieva, finaliste à Roland-Garros (6e), Sharapova (8e), Svetlana Kuznetsova (9e), Nadia Petrova (12e), Vera Zvonareva (15e) et Elena Bovina (22e).

De là à ce que les médias, à commencer par les intellectuelles émissions du matin à la télévision américaine, se l'arrachent et en fassent leur sensation de l'heure, il n'y avait évidemment qu'un pas, et si vous connaissez un peu les médias, vous savez qu'ils se gênent assez rarement de prendre part à la curée. Et il n'y avait qu'un demi-pas pour qu'on lui pose mille questions sur Anna Kournikova, vous savez, la jeune fille russe qui a fait des millions en annonçant toutes sortes d'excellents produits de consommation et qui n'a jamais gagné un tournoi et qui est au rancart depuis maintenant plusieurs mois en raison de douleurs dorsales et qui ne reviendra sans doute pas. Ce à quoi Sharapova répond invariablement que ses successeures doivent savoir gré à Kournikova d'avoir en quelque sorte ouvert la voie, mais ça s'arrête à peu près là.

On peut aussi vous dire que les journalistes qui l'ont rencontré n'ont que de bien belles choses à raconter sur Iouri (coentraîneur de sa fille, avec Robert Lansdorp), ce qui nous change des histoires de pères de tenniswomen qui ont mal tourné, style Mary Pierce et Jelena Dokic.

On peut aussi vous dire que, pendant les multiples interruptions de jeu dues à la pluie à Wimbledon, Sharapova a rédigé un essai de sociologie pour un cours qu'elle suit par correspondance.

On peut aussi vous dire que Yelena, trop nerveuse, n'assiste jamais aux matchs de sa fille.

Et on pourrait dire encore plein d'autres choses sur des sujets variés, comme l'évolution de la raquette à travers les âges, mais il faut s'en garder pour la semaine.
1 commentaire
  • Robert Laurin - Inscrit 2 août 2004 09 h 44

    Ave Maria

    Bonjour Monsieur Dion,

    Dans votre texte, premièere ligne de la pagr A8 que Maria est née en très bas âge à Nyagan.

    Peut-elle être née autrement?

    Malgré la bourde, j'ai apprécié votre article.

    Bonne journée,

    Robert Laurin