L'entrevue - Madame Responsabilisation

Diane Boudreault, l’une des fondatrices du Regroupement pour la responsabilité sociale des entreprises, qui réunit vingt-deux congrégations religieuses.
Photo: Pascal Ratthé Diane Boudreault, l’une des fondatrices du Regroupement pour la responsabilité sociale des entreprises, qui réunit vingt-deux congrégations religieuses.

Qui sont ces religieuses qui prétendent faire barrage au projet de la centrale du Suroît d'Hydro-Québec? Qui dénoncent les pratiques des fournisseurs étrangers des magasins Sears? Qui questionnent Alcan sur son projet d'exploitation de bauxite en Inde? Qui interpellent la pétrolière Esso sur son bilan environnemental? Ce sont des actionnaires très actives, rassemblées au sein du Regroupement pour la responsabilité sociale des entreprises (RRSE).

Diane Boudreault, qu'a rencontrée Le Devoir, est l'une des fondatrices du RRSE, qui regroupe aujourd'hui vingt-deux congrégations religieuses, deux associations et onze individus. Au moment de la création du RRSE, en avril 1999, elle était alors religieuse chez les Soeurs des Saints Noms de Jésus et de Marie (Saint-Lambert). «Enthousiasmés par l'idée d'un actionnariat plus responsable, nous avons suivi les pas d'un organisme semblable qui existait déjà en Ontario», raconte Mme Boudreault.

Dans le long couloir qui mène à son bureau, on peut lire, sur les dossiers rangés soigneusement sur des étagères qui montent jusqu'au plafond, les inscriptions «Colombie», «Congo», «Inde», «Hydro-Québec»... Vaste programme. Diane Boudreault, coordonnatrice du regroupement depuis janvier 2000, ne se décourage pas pour autant. Elle réunit chaque année les comités de placement des différentes congrégations membres du RRSE, afin de préparer les interventions futures à des assemblées générales d'entreprise. Mais le RRSE s'en tient rarement à son plan d'action initial, explique Mme Boudreault sans se retourner, filant droit vers son bureau.

En réalité, dès que les religieuses sont informées d'une situation alarmante, possiblement à la suite de la mauvaise politique d'une entreprise, Mme Boudreault se précipite sur son téléphone et son télécopieur afin de lancer un appel à tous les membres du RRSE ainsi qu'à l'ensemble de leurs partenaires. «Notre force est notre réseau, explique-t-elle modestement, il s'étend à des organismes d'investissements éthiques classiques, tout comme à des communautés religieuses partout à travers le monde». De coup de téléphone en coup de téléphone, «on en trouve toujours une qui est actionnaire!», raconte-t-elle. Et c'est au nom de ces actionnaires que le regroupement intervient, mettant à profit son droit, par procuration, de questionner les entreprises sur leurs pratiques. «Nous essayons d'influencer au niveau de la responsabilité sociale des entreprises par l'utilisation du pouvoir financier collectif des membres», résume-t-elle.

Il ne s'agit pas de crier au loup, mais de réfléchir à des propositions intelligentes et mesurées, compte tenu autant que possible des différents facteurs entrant en jeu. Lorsque le RRSE s'est opposé au projet de construction de la centrale thermique du Suroît, en tant que créancier d'Hydro-Québec, c'est un long mémoire préparé par Mme Boudreault, épaulée par six experts (ingénieurs, analyste et juriste), que le RRSE a présenté à la direction. Ce mémoire montre que, compte tenu des effets néfastes qu'aurait la construction de la centrale, des coûts élevés et de la période de pointe limitée, quelques années seulement, pour laquelle le Suroît serait utile, il existe d'autres possibilités autrement plus intéressantes. «Les économies d'énergie, les parcs éoliens et, au besoin, les importations sont des solutions à envisager», soutient-elle. Si, pour le moment, Hydro-Québec n'a pas renoncé à son projet, ce dernier demeure cet été encore en suspens.

«Au début du siècle, les congrégations étaient [financièrement] autonomes, elles avaient des noviciats, des écoles de formation, elles allaient quêter, mais elles avaient aussi des fermes qui étaient souvent des grandes propriétés, explique Mme Boudreault. Une fois vendues, elles leurs ont permis d'avoir des fonds.» Fonds qui ont été investis principalement dans des obligations, mais également dans des actions.

Impossible d'évaluer l'importance de la fortune administrée par les congrégations. Mme Boudreault avoue elle-même en être incapable. Les membres du regroupement gèrent en effet leur argent de façon autonome et ne sont tenus de rendre compte ni des sommes qu'ils investissent, ni des entreprises dans lesquelles ils les ont investies. Selon elle, néanmoins, les communautés religieuses ne roulent pas sur l'or, car une grande partie de leurs anciennes propriétés ont été cédées à des organismes caritatifs à un prix symbolique.

Ainsi, les communautés religieuses gèrent souvent des sommes restreintes, qu'elles doivent scrupuleusement préserver pour combler des besoins importants. «Pour faire vivre une infirmerie où il y a deux cent soeurs, imaginez le coût!», s'exclame Mme Boudreault. Elles investissent avec d'autant plus de prudence qu'elles dépendent de ces placements pour vivre. Elles ont ainsi tendance à faire des investissements qui comportent des risques minimes. Car elles n'ont parfois, comme c'est le cas pour les communautés missionnaires, pas d'entrées de fonds autres que ces rendements.

Si les communautés religieuses se butent à certaines contraintes financières, ce ne sont pas les principales difficultés auxquelles se heurte Mme Boudreault. Car, pour mettre en pratique ses principes éthiques, encore faut-il saisir l'ensemble des tenants et aboutissants de la situation et de l'entreprise en question. Son travail lui apprend que «plus on s'intéresse à un problème, plus on en découvre la complexité». Il n'est pas toujours aisé d'interpréter les informations à sa disposition.

Le RRSE suit par exemple un projet d'exploitation de bauxite et de construction d'une raffinerie d'alumine en Inde, dont Alcan, entreprise dont certains membres du RRSE sont actionnaires, est partenaire. «Les choses sont compliquées, nous sommes loin, et personne ne semble d'accord sur ce qui se passe ou pourrait se passer. Comment savoir dans ce cas qui a raison?», s'interroge-t-elle. Difficile d'en juger à partir d'un rapport rédigé en hindi. «Il y a toute une culture à comprendre pour pouvoir saisir tous les enjeux de ce projet, rien n'est tout noir ou tout blanc», souligne Mme Boudreault.

Et quand bien même on pense avoir toutes les cartes en main, il n'est pas facile d'arbitrer entre les considérations environnementales, sociales et économiques. «Il s'agit de tirer le meilleur parti de tout ça, et c'est loin d'être évident», soupire-t-elle. «Sears, par exemple, délocalise une partie importante de sa production, chose dont nous avons discuté lors de la dernière assemblée générale [de Sears], explique Mme Boudreault. Si le groupe veut continuer à vendre aux prix qu'il pratique actuellement, je ne vois en effet pas d'autres solutions. Alors, faut-il continuer à le faire? Je ne sais sincèrement pas», avoue-t-elle d'un air dubitatif.

Guidée par des convictions fortes, Mme Boudreault est émouvante parce que, justement, elle n'a pas peur de les confronter aux réalités du monde capitaliste. «Par principe, je ne vais jamais chez Wal-Mart, confie-t-elle. Mais est-ce que j'ai raison de le faire? Est-ce qu'il ne vaut pas mieux travailler chez Wal-Mart plutôt que pas du tout?»

Enfin, Mme Boudreault est assez lucide sur la portée des activités du RRSE. «On ne peut pas prétendre qu'une majorité d'actionnaires vont soutenir nos propositions, avoue-t-elle, mais nous essayons de sensibiliser le plus grand nombre possible.» Avant d'ajouter, les mains posées sur la pile de dossiers placés devant elle sur le bureau, que «c'est une petite goutte d'eau dans la mer. Est-ce que cela va changer quelque chose? Je ne sais pas. Mais je garde l'espoir que oui.»