33 degrés Celsius

Petit matin estival à la piscine thérapeutique de l'hôpital Saint-Luc. Dans l'eau tenue à 33 degrés Celsius, une vingtaine de patients barbotent sagement en attendant la kinésiologue. Sur leurs lèvres flotte un même sourire, celui de la victoire. Et pour cause! Mise à sec il y a un an par le CHUM, la piscine a récemment repris du service, portée en grande partie par la seule volonté d'une poignée d'entre eux. Portrait d'une étonnante action concertée et d'un partenariat atypique.

Le 8 juin 2003, l'annonce de la fermeture temporaire de la piscine thérapeutique de l'hôpital Saint-Luc était tombée comme un couperet sur la petite communauté de 250 patients qui la fréquentaient. Sa fermeture définitive, survenue peu de temps après, aura servi de catalyseur à une soixantaine d'irréductibles qui ont aussitôt entrepris de sauver «leur» piscine. Chose promise, chose due, la piscine a été rouverte, sans tambour ni trompette, le 17 juin dernier.

À l'époque, la direction de l'hôpital Saint-Luc, que les coûts de la piscine étranglaient, avait invité ses patients à poursuivre leur traitement à l'hôpital Notre-Dame. Une décision décriée par plusieurs d'entre eux, qui avaient aussitôt mis en branle une équipe de sauvetage inusitée. «Quand on a vu que le ministre Couillard n'avait qu'un non ferme à offrir à notre demande d'aide, on a compris que toutes les issues étaient fermées sauf une, celle de créer une fondation. On s'est documenté, on a consulté et, le 16 décembre 2003, la Fondation des personnes à mobilité réduite du Québec [FPMRQ] était née», explique son porte-parole, Patrick Mainville.

Aujourd'hui, la piscine thérapeutique de l'hôpital Saint-Luc revit grâce à une entente intervenue entre le conseil d'administration du CHUM et les 125 membres-fondateurs de la FPMRQ, laquelle s'est engagée formellement à payer pour toutes les dépenses autres que celles liées à l'infrastructure, la piscine restant l'entière propriété du centre hospitalier.

«Il n'y a pas de fin à cette entente, explique Lise Provost, responsable des communications au centre montréalais. Le CHUM se réserve toutefois le droit d'y mettre fin presque n'importe quand si la fondation n'assume pas ses responsabilités, si un bris majeur survient ou s'il a besoin des locaux pour la transition vers CHUM 2010.»

L'idée d'un retour aux installations de l'hôpital Notre-Dame est toutefois loin de sourire aux 250 membres de la fondation qui profitent de cette entente nouveau genre. Simple caprice? Certainement pas, répond M. Mainville, qui utilise la piscine plusieurs fois par semaine pour soulager ses douleurs arthritiques.

«L'eau de Notre-Dame n'est pas assez chaude pour plusieurs de nos membres qui ont besoin d'une eau à 33 degrés pour faire leurs exercices, l'emplacement est plus difficile d'accès et les horaires sont limités, explique-t-il. Sans compter que la piscine n'est pas aussi bien structurée que celle de Saint-Luc, la seule qui soit adaptée à tous nos besoins.»

Pas un luxe

Pour Thérèse Gervais-Derome, vice-présidente de la FPMRQ, la piscine thérapeutique de Saint-Luc est tout simplement irremplaçable. «On fait dans l'eau chaude ce qu'on ne peut plus faire sur le plancher», explique-t-elle. Ses attraits sont d'autant plus grands que la fondation assure désormais le service cinq jours par semaine, de 7h30 à 16h30, une flexibilité qui détonne dans le petit milieu des piscines spécialisées.

Pour ce faire, la fondation a calculé qu'elle avait besoin de 119 000 $ annuellement, ce qui inclut les services de spécialistes privés, comme des kinésiologues ou des ergothérapeutes, qui sont engagés et payés par la FPMRQ. Et il faut croire que le projet emballe puisque, dès l'annonce de sa formation, la fondation a reçu l'appui de nombreuses personnes, dont celui du député péquiste André Boulerice et de l'organisation du quartier Ville-Marie. Un enthousiasme contagieux partagé peu de temps après par le ministère de la Santé et des Services sociaux, qui a apporté son coup de pouce financier.

Désormais, pour bénéficier des atouts de la piscine de Saint-Luc, il faut être membre de la FPMRQ, ordonnance médicale à l'appui. En effet, la piscine thérapeutique de Saint-Luc n'est pas un luxe, elle est une nécessité pour ses 250 usagers qui y sont suivis en kinésiologie et en ergothérapie. «On recommande que les gens s'entraînent le plus souvent possible. Je dirais au minimum deux ou trois fois par semaine pour que les effets soient notables», explique Emmanuelle Morin, kinésiologue au groupe ErgoForme.

Nouvellement engagée par la FPMRQ pour guider ses membres, à raison d'une visite par semaine, la kinésiologue prône une approche globale pour un conditionnement physique adapté aux besoins des gens. Sa clientèle est très diversifiée: les personnes à mobilité réduite, ceux qui souffrent de maux chroniques, d'atteintes rhumatismales ou neurologiques, de fibromyalgie, de troubles musculo-squelettiques et bien d'autres affections comme la migraine, l'anxiété, l'hypertension, l'hyperthyroïdie ou le diabète.

Le travail en piscine thérapeutique permet aux patients de se maintenir en forme en dépit de la maladie ou de leur incapacité physique tout en leur permettant de préserver certains acquis. Pour Thérèse Gervais-Derome, une absence même d'une semaine est lourde. «On a été privés de notre piscine pendant un peu plus d'un an. C'est très long quand on est malade», confie-t-elle. Trop long? Certainement, croit Emmanuelle Morin. «On peut rattraper un peu les choses, mais certaines détériorations après un an peuvent être irréversibles. C'est pourquoi il est essentiel que les patients aient accès à une piscine le plus souvent possible.»

Avec cette entente intervenue entre le CHUM et la FPMRQ, la chose devrait être bien plus facile. «J'ignore si on a créé un précédent, mais je crois bien que c'est inédit de voir des patients créer une fondation pour maintenir des installations qui leur sont essentielles», confie Patrick Mainville. Inédit ou non, entre le public, le privé et le PPP à tout crin, l'option choisie par les deux parties trace une quatrième voie des plus rafraîchissantes.