Sylvia Daoust 1902-2004 - Une pionnière de la sculpture au Québec s'éteint à l'âge de 102 ans

On lui doit la monumentale statue du frère Marie-Victorin au Jardin botanique et celle d'Édouard Montpetit à l'Université de Montréal. Le bronze grandeur nature de Nicolas Viel qui orne la façade de l'Assemblée nationale, c'est encore elle. Sylvia Daoust, une des premières sculpteures au Québec, est décédée à Montréal la semaine dernière. Elle avait 102 ans.

Au cours de sa carrière, cette femme d'un naturel modeste s'est consacrée à plusieurs types de travaux: la peinture, le dessin, la gravure, mais d'abord et avant tout la sculpture. Son oeuvre compte des portraits-bustes, des médailles, nombre de sculptures sur bois et sur pierre ainsi que des bronzes. De cette carrière qui court sur plus de trois quarts de siècle, on retient aujourd'hui surtout son apport marqué à l'art religieux.

En 1952, à la suite d'une exposition de son travail au collège Saint-Laurent, la poète Rina Lasnier écrivait dans Le Devoir que «toute l'oeuvre de Sylvia Daoust est force, sérénité, discrétion». Par son travail, observe Rina Lasnier, la sculpteure a su renouveler des formes qui existaient déjà et «leur imprimer une note extrêmement personnelle». Les connaisseurs du genre ne s'y trompèrent pas.

Nombre de congrégations religieuses et d'églises du Québec conservent aujourd'hui ses oeuvres. Sans compter plusieurs musées. À Québec, le Musée national des beaux-arts compte ainsi quatre-vingt-seize pièces de l'artiste parmi sa collection permanente, dont un autoportrait en bronze.

À Montréal, la collection de la basilique Notre-Dame comprend deux grandes statues de bois de plus d'un mètre signées Sylvia Daoust. Dans le choeur de la basilique, on peut aujourd'hui apprécier sa Marguerite Bourgeois et sa Marguerite d'Youville. «Plusieurs communautés religieuses commandaient des travaux qu'elles offraient ensuite aux églises», explique Monique Lanthier, ex-conservatrice des collections à la basilique. Sylvia Daoust fut ainsi souvent mise à contribution pour meubler de réel l'imaginaire religieux catholique national.

En 1998, la fabrique de la basilique Notre-Dame avait lancé un appel au public pour retrouver une grande sculpture sur bois de l'artiste datée de 1942. Cette Vierge à l'enfant aux allures d'Amérindienne avait, en pleine guerre mondiale, remporté le premier prix d'un concours organisé dans le cadre des fêtes du tricentenaire de Montréal. L'oeuvre avait par la suite disparu. «Elle a été retrouvé chez un collectionneur privé, expliquait hier Monique Lanthier. La fabrique ne l'a pas encore récupérée dans son patrimoine, mais elle possède tout de même une petite reproduction en plâtre et peut compter, je crois, sur le propriétaire pour des prêts occasionnels.»

Parmi plusieurs dizaines d'oeuvres imposantes, Sylvia Daoust avait réalisé six grandes sculptures en pin polychrome pour l'église qui devint plus tard le Musée d'art de Saint-Laurent. À l'Oratoire Saint-Joseph, on trouve en outre une Jeanne d'Arc de son cru.

Toute l'oeuvre de l'artiste, souvent d'une exécution remarquable, appartient à une période de renouveau de l'art religieux. À la fois moderne et dépouillée par rapport à ses références historiques, la sculpture de Sylvia Daoust n'a cependant rien de révolutionnaire. Elle s'attache aux grandes lignes de l'héritage de l'art religieux de la culture gréco-latine et chrétienne, tout en les débarrassant toutefois d'un côté parfois mièvre. Réalistes, ses personnages sont solidement incarnés, mais toujours habillés d'une âme, dans une sorte d'équilibre sobre entre la matière et l'intention spirituelle.

Les influences

Née en 1902 à Montréal, Sylvia Daoust étudie sérieusement dans des classes de dessin et de sculpture à compter de 1915, tandis que les crachats de la mitraille déchirent les corps sur les champs de bataille de l'Europe. Elle s'inscrit ensuite à l'École des Beaux-Arts de Montréal, dont elle reçoit un diplôme. En 1929, à la veille de la Grande Crise, le gouvernement du Québec lui accorde une bourse d'étude pour l'Europe. Elle vient alors de remporter ex-aequo le premier prix du concours interprovincial organisé par Lord Willingdon, le vice-roi canadien du temps.

En France, elle est très impressionnée par le travail d'Henri Charlier, sculpteur au Mesnil-Saint-Loup. Aussi connu comme peintre, poète et musicien grégorianiste, Charlier deviendra un ami dont l'influence sur le travail de la jeune artiste s'avérera majeure. Au Québec, sa rencontre avec Dom Bello, l'architecte de l'Abbaye de Saint-Benoît-du-Lac, lance en partie sa carrière. Pour le décor de l'Oratoire Saint-Joseph dont il a la charge, Dom Bello retient à la fois le travail d'Henri Charlier et de Sylvia Daoust... Tout au long de sa carrière, elle fera plusieurs voyages d'étude.

De 1930 à 1943, Sylvia Daoust enseigne à l'École des Beaux-Arts de Québec. Avec Jean-Paul Lemieux, Madeleine Desrosiers-Lemieux, Simone Hudon, Arlène Généreux et Robert LaPalme, tous enseignants à l'École des Beaux-Arts, elle fréquente un studio rue Sainte-Geneviève où on discute notamment du statut de l'artiste au Québec. En 1938, elle joue dans La Vie d'Émie Lazo, un film satirique muet de 12 minutes réalisé par Robert LaPalme et Omer Parent qui lance un clin d'oeil au film de William Diererle, La Vie d'Émile Zola, alors censuré dans la Belle Province. Tourné avec une caméra Eastman 8 mm en plein hiver, le film raconte la vie d'un jeune diplômé de l'École des Beaux-Arts. Incapable de vivre de l'art moderne, cet artiste doit, s'il veut survivre dans son milieu, se résoudre comme les autres à produire des oeuvres pompiers pour les notables et les bien-pensants.

En 1943, elle devient professeure à l'École des Beaux-Arts de Montréal. Sa carrière d'enseignante prend fin dans le tumulte général de 1968, au moment où les étudiants des Beaux-Arts remettent vigoureusement en cause l'enseignement de l'art en particulier et la structure hiérarchique de la société en général. Sylvia Daoust se disait effrayée par l'anarchie des formes et de l'usage des médiums qui gagnaient les arts.

En 1990, à l'âge vénérable de 88 ans, le ciseau à la main, elle travaillait toujours devant de beaux blocs de bois. Elle mettait alors la dernière main à une sculpture consacrée à la Sainte Famille que lui avaient commandée les pères de Sainte-Croix pour leur chapelle privée. La retraite? Elle n'y pensait guère. À peine moins solide que ses matériaux de prédilection, sa santé aura pris près d'un siècle avant de chanceler.

Sylvia Daoust était membre de l'Académie royale du Canada, de l'Ordre du Canada et de l'Ordre national du Québec. Ces dernières années, des musées québécois lui avaient rendu hommage. En 1992, le Musée d'art de Saint-Laurent lui a consacré une exposition à titre de pionnière de la sculpture au Québec. Puis, en 1994, c'était au tour du Musée des religions de Nicolet de présenter une rétrospective de son travail. Elle a déclaré à cette occasion qu'elle avait peu exposé durant sa carrière par manque de temps. Sa vie durant plongée toute entière dans son travail, elle observait qu'elle avait toujours des commandes à remplir. Sylvia Daoust a tout de même participé à plusieurs expositions au Canada, de même qu'en Italie et aux États-Unis. Ses funérailles auront lieu vendredi à Montréal.
1 commentaire
  • Pierre-Alain AMIOT - Inscrit 27 août 2004 04 h 56

    Sylvia Daoust et l'art religieux

    Texte envoyé au quotidien "Le Devoir" (ledevoir.com) de Montréal, à la suite de son information du 24 juillet concernant la mort de la sculpteur Sylvia Daoust à Montréal.

    Je prépare une production sur Dom Angelico Surchamp, fondateur des éditions Zodiaque spécialisées sur l'art roman, qui fut un temps l'élève d'Henri Charlier avant de se brouiller avec lui, à la suite d'un article écrit sur Matisse et Picasso.
    J'ignorais à ce jour l'existence de la sculpteur Sylvia Daoust, qui semble avoir eu un grand rayonnement dans l'art sacré canadien. Peut-être était-ce dans ce domaine que Charlier avait des idées bien arrêtées...J'essaierai un jour de le vérifier et de mieux connaître S.Daoust. Merci de la précieuse information que vous m'avez donnée via internet.
    Bien cordialement.
    Pierre-Alain Amiot
    Directeur éditorial
    Intelvidéré
    Edition et Production Multimédia