Une firme de Montréal met Schwarzie dans l'embarras

Arnold Schwarzenegger
Photo: Arnold Schwarzenegger

À des milliers de kilomètres d'ici, la Californie vit depuis quelques semaines au rythme du Québec. Et le gouverneur de l'État, le célèbre Arnold Schwarzenegger, s'en passerait bien, lui qui aujourd'hui se retrouve sur la sellette pour avoir accordé en juin dernier un important contrat public à une entreprise privée... de Montréal. Avec, à la clé, une polémique sur fond de partenariat public-privé, de protectionnisme et de lutte au chômage.

Le culturiste, devenu chef du pouvoir exécutif californien, avait pourtant de bonnes intentions. Soucieux d'assainir les finances publiques de son État, l'homme a décidé en effet, le 24 juin dernier, de mettre en place son plan de modernisation des politiques d'achat de son État. L'objectif: «épargner des millions simplement en étant plus intelligent dans notre façon d'acheter des choses», a-t-il expliqué à l'époque par voie de communiqué.

La stratégie est économique. Elle doit aussi se traduire, selon lui, par des économies de 700 millions de dollars cette année, sur les 4,9 milliards de dollars dépensés annuellement par la Californie.

Cette réingénierie de l'État, version californienne, passe également par la mise en place «d'outils d'approvisionnement efficaces et centralisés» afin de limiter les pertes en optimisant les dépenses de sa gestion publique. Outils dont le développement a été confié par contrat à l'entreprise American Management Systems (AMS).

Et c'est là que le bât blesse. Car, derrière ce nom plutôt yankee, AMS est, depuis le 1er mars en fait, une filiale de la multinationale canadienne CGI, dont le siège social se trouve à Montréal. Ce qu'une frange de contribuables californiens ne semblent pas vraiment apprécier...

«Accepteriez-vous que des services du gouvernement canadien soient gérés par des entreprises non canadiennes?», demande Doug Heller, de la Foundation for Taxpayer and Consumer Rights de la Californie, joint plus tôt cette semaine au téléphone par Le Devoir.

L'activiste, qui sévit à ses heures sur le site ArnoldWatch.org, vitrine réticulaire dédiée à la surveillance du gouvernement Schwarzenegger, se défend bien d'être protectionniste. Ou pire, «canadophobe».

Il est plutôt inquiet, dit-il, de la décision prise par l'équipe du gouverneur, qui risque d'être désastreuse pour le marché de l'emploi californien.

«Tout ça est un peu paradoxal, lance Heller. En arrivant à la tête de l'État, Arnold Schwarzenegger a assuré ses électeurs qu'il allait travailler pour que tout le monde en Californie ait un emploi fantastique. Il a même téléphoné personnellement aux entrepreneurs d'ici pour les inciter à maintenir leur activité et leurs emplois en Californie. Mais ce qu'il préconise pour les autres n'est visiblement pas bon pour lui.»

La sous-traitance effraie

La critique est sévère et s'enracine fortement dans une crainte, désormais ressassée par les détracteurs de l'acteur-politicien, de voir la Californie succomber à l'appel de la sous-traitance et de la délocalisation de ses services. Avec les affres qui accompagnent le tout.

Et affres il devrait certainement y avoir, pensent-ils, à en croire les dispositions plutôt vagues du contrat qui unit désormais CGI-AMS au gouvernement californien pour mener à bien la modernisation des achats de l'État. Pour cause. Le montant versé à la multinationale canadienne n'est pas fixe, mais il représente plutôt un pourcentage des économies que l'entreprise va permettre à la Californie de réaliser en repensant ses façons de faire. Sur les 700 millions actuellement dans la ligne de mire, la fraction sur laquelle CGI devrait mettre la main n'a toutefois pas été rendue publique.

Dans ce contexte, l'équation est simple: «CGI va faire beaucoup d'argent si elle réussit à faire épargner beaucoup d'argent, commente le porte-parole de la fondation versée dans la défense des droits des contribuables. Cela va sûrement inciter l'entreprise à tourner les coins ronds, mais aussi à chercher des solutions rentables, pas forcément de qualité», et ce, à l'extérieur de la Californie, où les emplois bon marché sont légion, croit-il.

La feuille de route de CGI-AMS n'est d'ailleurs pas pour le rassurer. Avec ses 25 000 employés et ses revenus de 2,8 milliards de dollars canadiens par an, la multinationale est en effet fortement implantée aux quatre coins du globe avec des entreprises acquises aux États-Unis, en France, en Pologne ou encore en Inde. «C'est aussi une entreprise spécialisée dans la sous-traitance et les activités extraterritoriales, prétend-il, et nous craignons ainsi que, pour soulager les contribuables, on se retrouve à financer des emplois à l'extérieur de la Californie qui ne vont finalement rapporter aucun revenu à l'État.»

La chose est illogique, pour lui. Tout comme d'ailleurs pour la députée Carol Liu, de Pasadena, à l'origine d'un projet de loi qui chemine actuellement dans l'appareil politique californien. Son but: interdire à l'avenir que le gouvernement fasse appel à des entreprises étrangères pour sous-traiter des services publics.

«Pour nous, envoyer de l'argent à l'étranger pour des contrats internes, ce n'est pas une chose sensée», a déclaré le 13 juillet dernier, dans le quotidien Pasadena Star News, celle qui a décidé de partir en guerre contre la sous-traitance étrangère après avoir découvert que la ligne «info santé» californienne était en fait gérée par une entreprise installée... en Inde. Mais son projet, même s'il est désormais entre les mains du comité sénatorial sur l'organisation gouvernementale, devrait toutefois se buter à la fin, selon des analystes californiens, au veto de l'ex-Terminator.

CGI s'étonne

Placée malgré elle au coeur de la controverse, la Montréalaise CGI encaisse le coup. Sans trop vraiment comprendre les raisons de cette colère. «Nous allons offrir uniquement des services de consultation en Californie, a expliqué au Devoir Eileen Murphy, porte-parole de CGI. Notre premier rapport est attendu pour le début du mois de septembre et nous avons été embauchés pour conseiller le gouvernement californien, qui fera de ces conseils ce qu'il veut. Point. Notre contrat n'est pas associé à une délocalisation, comme plusieurs le prétendent.»

La multinationale des technologies de l'information s'explique d'ailleurs très mal la campagne de dénigrement à laquelle elle fait actuellement face, dans l'État d'Arnold Schwarzenegger, en raison de son origine canadienne. Les services offerts au gouverneur le sont en effet par sa filiale américaine AMS nouvellement acquise. «Ce sont nos employés de Sacramento qui vont s'occuper de remplir le contrat, contrat d'ailleurs obtenu par appel d'offres, souligne au trait rouge Mme Murphy. Et puis, les démarches qui ont conduit à ce contrat ont été amorcées par AMS, sans nous, avant même que nous nous en portions acquéreur.»

Peut-être. Mais la subtilité économique ne rend pas la présence de CGI-AMS forcément plus acceptable dans l'appareil administratif, estime Doug Heller. «Dépenser de l'argent pour économiser de l'argent, c'est complètement ridicule, dit-il. D'autant que le gouvernement pourrait très bien repenser lui-même, tout seul, la façon dont il dépense l'argent des contribuables. Il est capable de le faire.»