La famille Kazemi fait appel

Pendant que le gouvernement canadien condamnait prudemment la fin du procès du présumé meurtrier de la photojournaliste irano-canadienne Zahra Kazemi, acquitté samedi par un tribunal de Téhéran, les avocats de la famille de la victime ont annoncé hier qu'ils feraient appel du verdict, tout en menaçant de porter l'affaire devant une cour internationale.

Loin de considérer le dossier clos, le collectif d'avocats de la famille Kazemi, mené par la Prix Nobel de la paix Chirine Ebadi, veut maintenant que l'affaire soit renvoyée devant un tribunal pénal de province. Cette cour compte de trois à cinq juges, alors que le tribunal de Téhéran n'en compte qu'un seul. Estimant qu'il y a «des failles dans l'enquête que le tribunal a ignorées», Mme Ebadi a dit espérer que cette histoire puisse se régler en Iran par un procès équitable, faute de quoi elle utilisera «toutes les options internationales pour obtenir justice». Mme Ebadi avait déjà brandi cette menace le 18 juillet, après que le tribunal de Téhéran eut mis subitement fin au procès au terme de trois audiences.

De son côté, après être resté silencieux à l'énoncé du jugement, samedi, le gouvernement canadien a finalement exprimé hier son insatisfaction et sa déception quant au jugement. «Ce procès n'a répondu aucunement aux vraies questions concernant la façon dont Mme Kazemi est décédée et n'a pas permis d'amener les auteurs de son assassinat en justice», a déclaré par voix de communiqué le nouveau ministre des Affaires étrangères, Pierre Pettigrew.

Sans préciser les mesures de représailles juridiques et diplomatiques (l'ambassadeur Philip MacKinnon a déjà été rappelé au pays) que le Canada envisageait de prendre, M. Pettigrew affirme qu'Ottawa continue de mettre de la pression pour que justice soit faite. «J'exhorte l'Iran à assumer ses responsabilités et à faire la lumière sur cette affaire», demande le ministre, qui dit que le Canada examine «d'autres options» pendant que la famille fait appel. Le ministre a dit souhaiter que «l'appareil judiciaire iranien [ait] le courage d'agir».

Des commentaires que le fils de Zahra Kazemi a fustigés. «C'est odieux et révoltant, a dit hier Stephan Hachemi, visiblement ulcéré du manque de fermeté du gouvernement dans le dossier. Ce sont les mêmes genres de commentaires irresponsables, évasifs et sans engagement auquel j'ai eu droit tout au long de l'année. Le ministère doit me donner des réponses maintenant, s'engager sur les mesures et les sanctions diplomatiques qu'il compte prendre.» Hachemi se demande notamment pourquoi l'ambassadeur iranien n'a pas été renvoyé. «Moi, ce que j'espère, c'est que le gouvernement canadien aura le courage d'agir. Pas seulement de revoir ses options.»

Besoin d'informations

Mais, selon un porte-parole du ministère des Affaires étrangères, André Lemay, la position du Canada n'est que temporaire: Ottawa veut attendre d'obtenir des informations supplémentaires sur le jugement. D'ici là, aucune sanction ne sera prise. «Avant d'agir, nous voulons avoir des précisions sur certains points. Par exemple, quand le gouvernement dit qu'il y a absence de preuves, est-ce que c'est parce qu'il n'a pas le bon coupable [ce que la famille Kazemi affirme], ou bien ça veut dire qu'il n'y a tout simplement pas de preuves dans ce dossier?» M. Lemay ajoute qu'Ottawa s'interroge aussi sur l'offre de payer le «prix du sang» à la famille de la victime: «Si pour eux c'est une façon de s'en laver les mains, c'est important de le savoir».

Pour obtenir ces explications, le Canada compte sur son personnel d'ambassade, resté en poste malgré le rappel de l'ambassadeur, et sur certains «pays amis» qui pourraient donner un coup de main. «Le fait que Téhéran ne reconnaisse pas la nationalité canadienne de Kazemi complique les choses», reconnaît André Lemay.

Concernant les mesures de représailles envisagées, il mentionne que différentes avenues sont étudiées depuis un bon moment déjà. Gel de toutes relations diplomatiques? Sanctions économiques? Toutes les portes sont ouvertes, dit André Lemay, mais il est «dangereux de s'avancer avec les éléments d'information que nous avons. Chose certaine, une décision sera prise dans les jours à venir.»

Maquillage

Seul inculpé pour le meurtre de Zahra Kazemi, l'agent des renseignements Mohammed Reza Aghdam Ahmadi a été acquitté samedi pour «manque de preuves» par le tribunal de Téhéran. En l'absence de condamnation, le gouvernement doit, selon la loi islamique, payer «le prix du sang» à la famille de la victime, soit l'équivalent d'environ 14 000 $US. La famille a déjà refusé cette somme.

Hier, les autorités iraniennes ont fait une déclaration indiquant qu'elles étaient d'accord avec le verdict rendu la veille. «Depuis le tout début, le gouvernement iranien croyait en l'innocence de l'accusé et la cour est arrivée à la même conclusion», a dit le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères.

Mais, selon Stephan Hachemi, le procès n'a été que du maquillage. «Le gouvernement iranien protège des coupables, notamment des gens qui travaillent dans le système judiciaire, a-t-il dit. Dans toutes les branches du gouvernement, on connaît la vérité et on ne parle pas du dossier.»

Arrêtée en juillet dernier pour avoir pris des clichés de l'extérieur d'une prison de Téhéran au cours d'une manifestation d'étudiants contre le gouvernement, Zahra Kazemi est décédée en prison. Les autorités iraniennes avaient d'abord prétendu que la femme de 54 ans était morte d'un infarctus, mais un comité présidentiel avait par la suite divulgué qu'elle avait péri des suites d'une fracture du crâne et d'une hémorragie cérébrale causée par un coup reçu à la tête.

Avec l'Agence France-Presse et la Presse canadienne