Santé Canada se méfie de la citronnelle

Les mouches auraient-elles été bernées tout ce temps pour rien? En tout cas, selon ce qu'envisage de faire Santé Canada, les insectifuges à base d'huile de citronnelle ne seront bientôt plus homologués au pays en tant que «chasse-insectes», ce qui interdira le maintien de cette mention sur l'étiquette. Non pas que l'efficacité du produit soit remise en question: c'est plutôt que Santé Canada manque d'étude prouvant hors de tout doute que la citronnelle n'est pas dangereuse pour la santé. Le ministère fédéral préfère donc jouer de prudence et mettre le produit sur une tablette. Une décision qui pique déjà au vif les défenseurs d'une solution de rechange biologique au DEET.

Dans un document de travail non public dont Le Devoir a obtenu copie, l'Agence de réglementation de la lutte antiparasitaire (ARLA), qui relève de Santé Canada, recommande ainsi de «mettre graduellement fin à l'homologation des insectifuges personnels contenant de l'huile de citronnelle», parce que, après une analyse des études disponibles portant sur ces produits, elle ne peut «conclure que les risques pour la santé humaine associés à [son] utilisation demeurent acceptables.»

Cette réévaluation de la citronnelle s'inscrit dans un programme de révision générale de tous les permis d'insectifuges qu'a entrepris l'ARLA depuis quelques années. Elle n'a ainsi rien à voir avec la question du virus du Nil. La réévaluation comporte un «examen détaillé des données scientifiques appuyant l'homologation d'un produit», et c'est dans ce cadre qu'on a notamment statué en 2002 que les chasse-moustiques à base de DEET ne devait pas avoir une concentration de ce produit supérieure à 30 % pour être à la fois sécuritaires et efficaces. Les huiles de lavande et de soya sont aussi actuellement réévaluées.

À moins d'un changement de cap, la citronnelle pourrait donc bientôt perdre son «permis d'exploitation». Mis au courant du changement envisagé, le président des produits Druide, Alain Renaud, trouve la situation paradoxale. «Ça fait des dizaines d'années que les gens utilisent la citronnelle sans qu'on ait jamais pu démontrer qu'il y a des risques précis pour la santé [en usage normal]. Il n'y a pas de problème, mais on nous demande de prouver notre innocence.»

Au bureau de l'ARLA, on s'est d'abord refusé à commenter l'information. «Le document est en cours d'impression, explique Édith Lachapelle, il sera public dans quelques semaines. À partir de là, les gens auront 60 jours pour envoyer leurs commentaires.» Mais, du même souffle, Mme Lachapelle a reconnu que l'agence préparait des fiches de questions-réponses pour que ses agents puissent répondre rapidement aux questions. Donc? «C'est vrai que, pour l'instant, c'est la recommandation avancée.»

«C'est sûr que ça risque de faire un tollé, dit-elle. Mais nous devons prendre des décisions en fonction des données que nous avons en main. Et ces données-là, actuellement, ne sont pas suffisantes pour affirmer que la citronnelle est sans danger pour la santé. Nous avons des doutes sur certains points [dont une possible présence de méthyleugénol, un agent potentiellement cancérigène]. Nous devons adopter en conséquence une approche prudente». Édith Lachapelle ajoute qu'une perte d'homologation n'est pas définitive. «Si on réussit à fournir les données manquantes, rien ne nous empêchera de changer la décision.»

Grosse perte

Dangereuse, la citronnelle? Pourtant, le produit est considéré sans risque depuis 1948 aux États-Unis. Un document de l'Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) datant de 2002 conclut d'ailleurs lui aussi aux vertus de la citronnelle (si elle est utilisée en suivant les indications). Quelques risques d'éruption cutanée ou de réaction allergique sont évoqués, ainsi qu'une probabilité de sensibilisation de la peau. Mais rien de majeur. Et très peu de cas d'intoxication à l'huile de citronnelle ont été retracés dans la littérature médicale.

Pour une petite entreprise comme Druide (qui évalue à 10 % les parts de marché de la citronnelle au Canada), les conséquences d'une perte d'homologation seraient très lourdes. «Si on est décalé dans les rayons des huiles, ça va nous nuire énormément, affirme Alain Renaud, qui a fondé son entreprise il y a 25 ans. Santé Canada nous demande de fournir des études qui coûtent cher à produire. Si c'est possible pour les grosses entreprises qui produisent du DEET, ça ne l'est pas pour nous. Et personne ne veut nous aider à payer ces études.»

«C'est drôle qu'on soit si sévère avec un produit naturel dont on connaît les qualités, poursuit M. Renaud, alors qu'un dissolvant à plastique neurotoxique [le DEET] est admis et toléré, même si on connaît ses dangers. Il y a comme un déséquilibre que je ne m'explique pas.» De son côté, Édith Smeesters, de la Coalition alternative pesticides (CAP), qualifie la décision de Santé Canada d'«aberrante. Ça s'apparente à du harcèlement contre les petites entreprises qui proposent une solution de rechange naturelle au DEET.»

À l'ARLA, on rejette l'argument. «Nous n'avons rien contre la vente de citronnelle, rétorque Édith Lachapelle. Si le DEET est homologué, c'est que nous avons statué qu'il n'était pas dangereux quand on l'utilise en suivant les indications [le DEET est notamment efficace plus longtemps que la citronnelle]. Il faut faire attention avec le mythe qui veut que si c'est naturel, ce n'est pas dangereux, et que si c'est chimique, c'est automatiquement néfaste.»

Huile contre dissolvant

La citronnelle est une plante vivace dont on extrait l'huile essentielle par distillation. Cette huile est mélangée à une base végétale pour créer le chasse-moustique tel qu'on le connaît. Homologuée au Canada pour la première fois dans les années 40, la citronnelle, et son odeur, a un effet répulsif sur les insectes piqueurs.

De son côté, le DEET a été inventé par l'armée américaine en 1946 pour servir initialement de dissolvant à plastique (bien des fils de pêche en ont fait les frais). Mais le produit dégage aussi une vapeur qui rend les maringouins confus et les désoriente.
2 commentaires
  • Jacques Olivier - Inscrit 26 juillet 2004 09 h 57

    Sentez, Canada !

    Bon ! Que se passe-t-il ce matin ? On est rendu à faire le procès d'un produit qui fonctionne depuis des dizaines années et qui a "peut-être" intoxiqué ou déclenché une allergie à quelques individus dans toute la littérature médicale ? Franchement, si fallait retirer du marché ou interdire tout ce qui occasionne des malaises à quelques individus, ici et là, les comptoirs et les présentoirs des pharmacies seraient vides !

    Au lieu de chercher à pénaliser un fabricant de produits tout à fait naturels et priver la presque totalité de la population, exigez donc un examen médical auprès des seuls cas qui ont eu ces problèmes avec ce produit ! Vous seriez probablement surpris de découvrir qu'ils sont tout simplement intolérents comme ceux qui sont intolérents à un dentifrice ou à une carotte. Pourtant, Santé Canada dépense des millions pour nous sensibiliser qu'il est important de se brosser les dents, ou de manger des légumes.

    Si Santé Canada avez tant à coeur de la santé des citoyens et citoyennes, soyez donc un peu plus agressif auprès des grands pollueurs de l'air et de l'eau et qui nous priveront bientôt de nos 2 principales sources de vie. Sortez de vos tours d'ivoire et Sentez, Canada !

  • Jean N. Laflamme - Inscrit 27 juillet 2004 16 h 26

    Santé Canada déclare la guerre aux approches naturelles

    La semaine dernière à l'occasion du lancement d'un Guide consommateurs mettant le public en garde contre certaines combinaisons de produits naturels et de médicaments, Santé Canada a affirmé qu'il se proposait de faire le ménage dans l'industrie des produits naturels.

    Voilà qu'il s'attaque maintenant à la citronelle! Comment trouvera-t-on les données des essais cliniques puisque la recherche est de plus en plus sous le contrôle des compagnies pharmaceutiques et que certains résultats négatifs sont cachés (Business Week du 28 juin)?

    Santé Canada prend-il partie pour ceux qui ont les moyens de faire des essais? Santé Canada devrait plutôt agir comme arbitre entre l'artificiel (chimique) et le naturel. Le 7 juillet 2003, un organisme sous le contrôle de Santé Canada, le Canadian Institutes of Health Research a profité de l'annonce des résultats d'une recherche sur le cycle menstruel féminin pour bassement attaquer l'efficacité (et non pas l'innocuité) des méthodes naturelles de planification des naissances. Ceux qui sont du côté naturel auront-ils les moyens de se défendre à la fois contre l'industrie du médicament et Santé Canada?

    Jean Laflamme, Saint-Bruno