L'entrevue - L'humour «constructif» de Gilbert Rozon

«Allô, t'es où?»... «Bonsoir»... «Merci d'être là»... «Good evening»... «C'est un plaisir de vous voir ici». Attablé au Platine, l'espace festif et gastronomique sous tentes réservé aux artistes et invités du Festival Juste pour rire (FJPR), Gilbert Rozon, le père de ce grand rassemblement de clowns, ne sait plus vraiment où donner de la tête. Serrant une main ici, buvant un verre de vin là ou s'éloignant quelques minutes pour conclure un contrat, planifier un voyage ou transmettre une idée à l'un de ses collaborateurs par cellulaire dans un ballet un brin hyperactif.

Depuis le début du festival, l'homme a la mondanité à fleur de peau. Il a aussi, à deux jours de la clôture de l'événement, le sentiment d'avoir, pour une 22e année de suite, atteint une nouvelle fois son objectif: mettre du rire dans le coeur du million de festivaliers venus se décontracter les zygomatiques dans les rues du Quartier latin et des quelques 200 000 spectateurs qui ont rempli les salles de spectacles où l'humour drôle, engagé et au ras des pâquerettes a été servi sur planches.

Le commentaire, réchauffé année après année, n'a rien de très percutant. Mais, pour les organisateurs de cette cuvée 2004 du FJPR, il l'est en fait beaucoup, compte tenu des nombreux fils à retordre rencontrés durant son élaboration.

«Depuis deux ans, tout est plus compliqué, lance Gilbert Rozon en entrevue au Devoir. Le monde a été plongé dans une minidépression psychologique avec l'élection aux quatre coins du globe de drôles de gouvernement (Bush, Berlusconi, Chirac) et la montée de mouvements religieux de droite. Je ne veux pas sombrer dans l'ésotérisme, mais cela a eu un impact sur les rapports humains, qui deviennent maintenant plus difficiles. Conclure un contrat avec un artiste, par exemple, c'est un tour de force. Aujourd'hui, les gens disent non avant même que tu aies commencé à parler.»

N'empêche, malgré ce blues, le l'homme d'affaires a réussi paradoxalement cette année à attirer dans la métropole son lot de productions locales ou internationales qui ont séduit. Tout comme plusieurs têtes d'affiche qui, malgré elles parfois, ont défrayé la chronique. Comme ce Dieudonné cloué au pilori par une poignée de groupes de pression juifs qui l'ont vertement accusé d'antisémitisme avant même qu'il ne soit monté sur scène.

L'«affaire» Dieudonné

«Ça a beaucoup brassé, reconnaît-il. On a été agressé, menacé. J'ai même été accusé d'avoir déshonoré la communauté juive en présentant ce spectacle. C'était complètement hystérique. Je ne m'attendais pas à ça à Montréal.»

La chose n'a pas été calculée, avoue ce fin calculateur et homme d'affaires redoutable à l'origine de l'empire qui porte son nom... et l'humour sur plusieurs continents. Mais elle n'en a pas été moins bonne pour l'humoriste engagé français, partiellement camerounais par son père, dont la présence à Montréal cette année est qualifiée par Rozon de «triomphe».

«Mais ce n'est pas à cause de la polémique, ajoute-t-il. C'est la qualité du spectacle qui est à l'origine de ça. À preuve, pendant la controverse, nous vendions 200 billets par jour. Quand le spectacle a commencé, nous sommes passés à 800 billets par jour, à cause du bouche-à-oreille. C'est que ce gars-là est gigantesque. Et il le prouve avec ce show écrit en trois semaines seulement, qui finalement est un puissant essai intellectuel.»

La pâte, un brin amère pour certains, a levé, Dieudonné M'bala M'bala déplaçant en effet les foules avec sa charge vitriolique contre la pensée unique, la frilosité de la communauté juive face à la critique, mais aussi contre leur victimisation à outrance qui tend à faire oublier, aux dires de l'humoriste, que les juifs n'ont pas été les seuls à souffrir et à composer avec le racisme au fil des siècles. «C'est un chef-d'oeuvre, ajoute Rozon. Il est temps que des gens commencent à porter des coups sur ces sujets-là pour ouvrir des brèches. C'est la seule façon que l'on a de s'en sortir.»

Affecté par les commentaires disgracieux et les discussions entre amis en forme de procès auxquels il a dû faire face dans les dernières semaines à cause de ce choix éditorial, Rozon reste tout de même serein face à cette musique aux tonalités dissonantes. Conscient d'avoir fait le bon choix.

Ce choix vient d'ailleurs renforcer le paradoxe du créateur du FJPR qui, après deux ans presque sabbatiques, une thérapie visant à mieux se connaître ou à s'amender pour les erreurs du passé et un rapprochement dans la dernière année avec sa femme et ses enfants, cherche désormais à rendre les humains meilleurs — dit-il — en amenant l'humour à flirter avec des frontières qui sont loin d'avoir fait la renommée de son empire: celle de l'engagement, de la critique éclairée et constructive et de l'avancement de la pensée humaine.

L'objectif est à des années-lumière de la traditionnelle joke de cul douteuse, de l'autopsie des relations hommes-femmes ou encore de la charge prévisible contre les politiciens qui encore cette année ont, en choeur, fait les beaux jours du festival. «Mais j'ai beaucoup voyagé avec mes gars cette année, dit-il. C'est d'ailleurs un privilège d'être capable de se frotter à d'autres cultures et d'en tirer profit. Et aujourd'hui, quand je pense à l'avenir, je me demande quel héritage je veux leur laisser.»

À la question, Rozon apporte déjà un semblant de réponse côté programmation, qui cette année a laissé une large place aux artistes arrivant avec leur conception de l'humour produite sur un autre continent. Un exemple: les Exceptionnels — c'est le nom d'une série présentée lors de ce festival — étaient cette année Dieudonné, Pierre Richard ou encore Laurent Gerra, tous trois de France, accompagnés ailleurs dans la grille de leurs compatriotes Elie Semoun, Jean-Luc Lemoine, Patrick Guillemin, Anne Roumanouf ou encore du Suisse Marc Donnet-Monay.

Largement publicisées, ces présences se sont aussi fait sentir dans plusieurs des galas du FJPR, ce qui a valu au passage à Rozon quelques flèches lancées par des critiques se demandant où était passés les drôles du Québec. «Il y en avait aussi beaucoup, lance-t-il. Mais il faut être conséquent. Le monde dans lequel je vis et dans lequel mes enfants évoluent est international. Et je ne me sentirais pas à l'aise, ni avec moi, ni avec le public, si le festival ne reflétait pas cette réalité avec laquelle nous ne sommes plus les seuls à composer.»

La quête de l'héritage sain à léguer à sa progéniture, Rozon la façonne d'ailleurs jusque dans les moindres détails de son organisation. Et les invités du Platine en ont d'ailleurs eu la preuve cette année.

D'ordinaire sur le bras du géant de l'humour en tout genre, les verres de vin, les cuisses de canard en sauce et les pavés au chocolat sortaient cet été des cuisines en échange d'une bonne poignée de dollars. Une première. «Ça n'avait plus de sens, dit, tout en finissant son énième verre de vin, celui qui avoue réfléchir beaucoup en ce moment au gaspillage, à la surconsommation et à son rapport avec l'argent. Je ne pense pas qu'on aide les gens en les déconnectant de la valeur des choses. Cette année, les gens qui viennent ici payent leur repas. Et quand on décide de les inviter, cela devient exceptionnel. Certes, je découvre tout ça un peu tardivement dans ma vie. Mais quand on commence à prendre conscience de certaines choses comme cela, là, il est difficile de revenir en arrière. Et c'est le cadeau que je veux faire à mes enfants.»

Pas de doute, si les artistes du 22e Festival Juste pour rire ont fermé boutique hier soir à Montréal, la transformation de son géniteur, elle, semble toujours bel et bien être en représentation...