Martin forme son cabinet de survie

Paul Martin félicite son ancien ennemi et nouveau ministre de l’Environnement, Stéphane Dion.
Photo: Agence Reuters Paul Martin félicite son ancien ennemi et nouveau ministre de l’Environnement, Stéphane Dion.

Ottawa — Cherchant «la fusion du sang neuf et de l'expérience», Paul Martin n'a offert aucune grande surprise hier en dévoilant son conseil des ministres. Il a par contre confié des rôles de premier plan à des nouveaux venus, augmenté le poids de l'Ouest canadien et donné au Québec des postes importants autour de la table du cabinet.

Le premier ministre a décidé de continuer à faire fonctionner le pays avec plusieurs de ses fidèles collaborateurs, reconduisant au cabinet 29 ministres sur les 39 que renferme le cercle du pouvoir. Outre les six ministres défaits le 28 juin dernier, Paul Martin a indiqué la porte de sortie à Denis Coderre (Conseil privé et Francophonie), David Anderson (Environnement), Jean Augustine (Multiculturalisme) et Denis Paradis (Institutions financières).

Paul Martin, qui doit diriger un gouvernement en sursis et manoeuvrer en tenant compte des vents soulevés par l'opposition, a confié la barre de la Chambre des communes à son homme de confiance Tony Valeri. Ce dernier devient leader parlementaire et devra juger de l'appui des députés du Parlement avant chaque vote pour ne pas que le gouvernement soit renversé.

Ralph Goodale, seul député libéral de la Saskatchewan, garde l'important ministère des Finances, alors que l'autre proche de Paul Martin, l'Albertaine Anne McLellan, conserve les titres de vice-première ministre et de ministre de la Sécurité publique.

En plus de M. Goodale et de Mme McLellan, l'ouest du pays prend du galon et envoie cinq ministres sur les huit députés élus en Colombie-Britannique. Stephen Owen perd son ministère des Travaux publics, notamment à cause de ses déclarations incendiaires dans le dossier des commandites, mais atterrit à la Diversification économique de l'Ouest. Jacob Austin reste leader du gouvernement au Sénat, alors que le nouveau venu Raymond Chan obtient le Multiculturalisme.

Deux vedettes de la Colombie-Britannique accèdent aussi au cercle du pouvoir. Ujjal Dosanjh, ancien premier ministre provincial sous la bannière néo-démocrate, hérite de l'important ministère de la Santé et David Emerson, ancien p.-d.g. de la multinationale du bois Canfor, prend la direction de l'Industrie. Deux portefeuilles importants pour des nouveaux venus sur la scène fédérale. M. Dosanjh devra d'ailleurs mettre la table rapidement avec ses homologues des provinces en vue de la conférence des premiers ministres sur la santé, prévue en septembre.

Ken Dryden, un autre néophyte en politique, devra de son côté négocier avec les provinces l'instauration d'un système de garderie national, puisqu'il devient ministre du Développement social. Un rôle qui colle aux intérêts de l'ex-gardien du Canadien, très engagé dans les milieux communautaires à Toronto.

John Godfrey, député de Toronto lui aussi, obtient le poste qu'il convoitait en devenant ministre des Infrastructures et des Collectivités. Il aura la responsabilité de mettre en place la promesse de Paul Martin sur les villes. Les réalisations des trois grandes promesses électorales de Paul Martin, concernant la santé, les garderies et les municipalités, seront donc pilotées par des nouveaux venus (Dosanjh et Dryden) et une personne qui revient au cabinet (Godfrey).

Le Québec garde une place importante

Dans un gouvernement minoritaire en perpétuelle campagne électorale, réconcilier le Québec devenait très important pour Paul Martin après la raclée subie par les libéraux le 28 juin dernier. Il est passé de la parole aux actes hier, octroyant six ministères d'envergure à la province. En fait, seul l'ancien leader parlementaire Jacques Saada, qui aboutit au ministère de l'Agence du développement économique pour les régions du Québec et sera responsable de la Francophonie, n'a pas un portefeuille stratégique.

Malgré la présence au cabinet, comme ministre de l'Environnement, de Stéphane Dion, associé à l'aile fédéraliste dure, le ton adopté envers le Québec sera plus conciliant. «On a tout intérêt à s'entendre avec tout le monde, a expliqué au Devoir Francis Fox, l'un des proches conseillers de Paul Martin. Chaque personne a un ton différent, c'est sûr, mais il faut dire aussi que c'est un gouvernement différent de celui de Jean Chrétien.»

Ainsi, Pierre Pettigrew prend du galon et accède au poste de ses rêves, celui de ministre des Affaires étrangères. «Je suis très heureux de cette responsabilité, c'est un domaine important, a-t-il dit à la sortie de l'assermentation tenue à Rideau Hall, la résidence officielle de la gouverneure générale. C'est arrivé très rarement qu'un Québécois puisse diriger la diplomatie canadienne et ça va permettre aux valeurs du Québec de s'exprimer.»

L'ex-ministre de l'Industrie, Lucienne Robillard, devra quant à elle mettre ses talents de négociatrice à l'oeuvre, alors qu'elle prend la tête des Affaires intergouvernementales. Les priorités de Paul Martin se situant le plus souvent dans les champs de compétence des provinces, comme la santé, les garderies ou les municipalités, Mme Robillard sera donc régulièrement appelée à jouer le rôle de l'arbitre avec ses collègues ministres.

Le lieutenant de Paul Martin au Québec, Jean Lapierre, obtient de son côté le portefeuille des Transports. Alors que plusieurs voyaient M. Lapierre dans un ministère à faible visibilité, compte tenu de ses gaffes avant et pendant la campagne électorale, le député d'Outremont devra plutôt être très actif dans les prochaines semaines. Il doit notamment renommer la direction de Via Rail, décapitée par le scandale des commandites, régler la question d'Air Canada et composer avec l'un des ministères qui subit le plus de pression de la part des différents lobbys.

Après avoir vu le ministère du Patrimoine lui glisser entre les doigts à la dernière minute il y a huit mois, Liza Frulla obtient finalement cette responsabilité dont elle rêvait. Sixième ministère important confié à un Québécois, la Justice reste aux mains du député de Mont-Royal, Irwin Cotler. Avec le premier ministre Paul Martin, ce sont donc huit ministres qui sont issus des 21 députés libéraux élus dans la province.

Pour l'exclusion de Denis Coderre, Paul Martin a indiqué que la formation d'un cabinet impose «des choix très difficiles». Son départ du conseil des ministres était prévisible, puisque l'enquête publique du juge Gomery sur le scandale des commandites pourrait faire ressortir à gros traits les liens d'amitié étroits que M. Coderre entretient avec certains publicitaires associés au controversé dossier.

Moins de femmes

Paul Martin a eu beau répéter qu'il voulait encourager les femmes à faire de la politique, il ne leur a pas accordé plus de place au cabinet hier. Au contraire, le nombre de femmes passe de onze à neuf. Le nom d'Anita Neville, élue à Winnipeg, souvent évoqué, n'a d'ailleurs pas été retenu par Paul Martin. «Nous avons fait élire 33 femmes et nous aurions aimé en avoir beaucoup plus, s'est-il défendu. Mais avec les secrétaires d'État et les ministres, il y a 18 femmes, soit 55 % du total, qui ont un poste important. Et il faut regarder leur rôle, certaines ont des gros ministères.»

Vérification faite, outre Lucienne Robillard, Liza Frulla et Anne McLellan, les sept autres femmes doivent se contenter d'un rôle secondaire, particulièrement depuis que Claudette Bradshaw a perdu son ministère du Travail au profit du nouveau venu Joseph Fontana.

Autre démotion que celle de Bill Graham, qui aurait bien voulu garder les Affaires étrangères mais qui doit prendre la direction de la Défense. Il devra notamment composer avec le délicat dossier du bouclier antimissile et trouver un moyen de faire avaler la pilule aux Québécois si le Canada emboîte le pas aux États-Unis comme les signaux l'indiquent.

Par contre, Scott Brison, l'ancien aspirant à la tête du Parti progressiste-conservateur, se voit récompensé en passant d'un poste de secrétaire parlementaire à celui de ministre des Travaux publics. Qui de mieux qu'un ancien membre de l'opposition pour diriger ce portefeuille entaché par le scandale des commandites?

À la sortie de l'assermentation, Paul Martin a avoué que «les Canadiens veulent que le gouvernement fasse mieux». «Nous avons entendu le message, a-t-il dit. Nous avons beaucoup de pain sur la planche, mais nous saurons relever le défi. Je voulais une fusion de sang neuf et d'expérience au cabinet, c'est ce que nous avons.»