Molson et Coors parlent fusion

Le brasseur Molson, fondé en 1786 et toujours contrôlé par la famille, semble las de combattre les nouveaux goliaths de la bière et songe maintenant à unir ses cuves à celles de l'américain Adolph Coors, qui se trouve essentiellement dans la même situation au sud de la frontière.

«Molson et Adolph Coors Company discutent la possibilité d'une fusion d'égaux des deux sociétés, dont les modalités en sont encore à l'étape de discussion et sujettes à l'approbation finale des conseils d'administration», a annoncé hier le brasseur de la rue Notre-Dame, confirmant du coup les informations parues dans le Wall Street Journal en matinée.

Le deux se connaissent bien: Coors distribue déjà des bières de Molson aux États-Unis et vice-versa. Leur union déboucherait sur un chiffre d'affaires annuel d'environ 6 milliards de dollars américains.

Mais rien n'est assuré, a prévenu le brasseur montréalais, déjà occupé à endiguer le recul de ses parts de marché au Canada (aujourd'hui à 44 %) et à rentabiliser sa filiale déficitaire au Brésil.

«Une annonce pourrait être faite dans un avenir rapproché. Il n'y a aucune certitude qu'une transaction soit conclue. Les parties ne prévoient pas émettre d'autres commentaires d'ici à ce qu'un accord soit intervenu ou que les négociations soient rompues.»

Le Wall Street Journal, citant des sources anonymes, précisait que les discussions en étaient à un stade «délicat». Quelques obstacles rendraient la tâche plus difficile, parmi lesquels figure surtout la dissension chez les Molson qui s'est récemment manifestée à l'assemblée annuelle des actionnaires.

Les deux entreprises, liées par ce partenariat de distribution depuis 1998, ont néanmoins donné un aperçu de ce que pourrait avoir l'air leur mariage. L'actuel chef de la direction de Coors, Leo Kiely, prendrait les commandes. Le président du conseil de Molson, Eric Molson, garderait son poste dans cette nouvelle entité et l'actuel président et chef de la direction de Molson, Dan O'Neill, en serait vice-président du conseil.

Le cas échéant, l'industrie brassicole canadienne perdrait un autre pan de son indépendance, Labatt étant déjà passé sous le contrôle du poids lourd belge Interbrew en 1995. Or l'industrie de la bière se consolide à une vitesse folle et les plus petits brasseurs ne cherchent qu'à survivre aux géants comme les numéros un et deux, Anheuser-Busch (Budweiser) et SABMiller.

En seulement cinq ans, le volume brassé par les dix plus grands brasseurs au monde est passé de 42 % à 62 %. L'écart qui sépare le numéro un et Molson, descendu aussi bas que le 15e rang, a doublé. Coors s'estime au 9e rang.

Évolution logique

«Je pense que Molson est rendu au point où il doit envisager la possibilité de se joindre à une plus grosse compagnie», a dit un analyste torontois sous le couvert de l'anonymat. «Mais je ne comprends pas comment une grande compagnie pourrait permettre à la famille Molson de continuer à gérer son entreprise. Les cinq dernières années ont été correctes, mais à long terme les hauts et les bas ont été nombreux.»

Molson a un passé sinueux, ses activités ayant varié, à une certaine époque, de la bière aux matériaux de construction en passant par le savon à lessive et le Canadien de Montréal, qu'il détient toujours à 20 %.

La compagnie a bien fait, dit-on, de mettre un terme à cette diversification, mais Molson a un nouveau problème: les pertes à répétition chez sa filiale brésilienne, Cervejarias Kaiser, acquise pour 1,2 milliard en 2002 et qui pèse sur l'ensemble de ses opérations.

Quant à Coors, il est actuellement le numéro trois aux États-Unis, derrière Anheuser-Busch (Budweiser) et SABMiller. Sa Coors Light, qui représente plus de 50 % de ses revenus, essaie de tenir le coup face aux efforts de ses concurrents, qui se sont mis au régime en misant sur les bières faibles en glucides.

«Coors veut à tout prix sortir de l'ombre d'Anheuser-Busch et cherche à faire des profits à l'extérieur des États-Unis. Et pour Molson d'avoir une présence en Grande-Bretagne [grâce à Coors], le fait de s'étendre un peu a peut-être une certaine valeur», a dit Harry Schuhmacher, éditeur du Beer Business Daily, la seule publication quotidienne sur le marché de la bière aux États-Unis.

En bout de ligne, les investisseurs ont applaudi. L'action de Molson a pris 2,6 %, à 33,45 $, à la Bourse de Toronto, tandis que Coors a grimpé de 3,5 %, à 75,56 $US, à la Bourse de New York.