Allô Police meurt de sa belle mort

«C’est la façon de consommer l’information judiciaire qui a changé, affirme Richard Desmarais, (à contre-jour sur la photo) journaliste et président de Section Rouge Média. Avant, on avait l’exclusivité, aujourd’hui les médias généralis
Photo: Jacques Nadeau «C’est la façon de consommer l’information judiciaire qui a changé, affirme Richard Desmarais, (à contre-jour sur la photo) journaliste et président de Section Rouge Média. Avant, on avait l’exclusivité, aujourd’hui les médias généralis

Après 51 ans à l'avant-garde du fait divers croustillant et des scandales judiciaires percutants, Allô Police disparaît définitivement du paysage médiatique québécois, faute de rentabilité.

La figure de proue des publications policières du Québec, qui avait déjà subi d'importantes modifications l'automne dernier, s'est éteinte abruptement hier matin. La société mère, Section Rouge Média inc., a annoncé l'arrêt de la production des deux publications concernées, Allô! Week-end, le magazine hebdomadaire qui avait remplacé la publication originale en octobre 2003, et Allô Police Collection, la nouvelle version mensuelle.

À la veille d'enregistrer des pertes financières, la direction a tranché. «De temps en temps, j'enlève mon chapeau de journaliste pour mettre mon chapeau d'homme d'affaires, plus réaliste, explique Richard Desmarais, journaliste à la radio et actuel président et chef de la direction de Section Rouge Média. Je ne peux pas maintenir une publication qui ne fait pas ses frais. Je dois livrer des profits».

Cotée en Bourse depuis août 2003, l'entreprise avait modifié le créneau de son magazine-vedette pour en faire une publication traitant davantage d'information, avec une section artistique plus développée. Ainsi, Allô Police était devenu Allô! Week-end, maintenant publié sur papier glacé, de type magazine. Pour conserver le créneau des histoires policières, Section Rouge Média avait donc créé un mensuel, Allô Police Collection, toujours publié sur papier journal.

«C'est la façon de consommer l'information judiciaire qui a changé, avance Richard Desmarais. Avant, on avait l'exclusivité, aujourd'hui, les médias généralistes et surtout la télévision traitent presque tous de faits divers.»

«Il y a 30-35 ans, les médias n'accordaient pas autant d'importance aux "chiens écrasés" qu'aujourd'hui, renchérit Claude Poirier, journaliste et chroniqueur en information policière et judiciaire pour la télévision et la radio, en plus d'être un collaborateur d'Allô Police depuis près de 40 ans. Il y avait une autre mentalité dans les milieux criminels, les gens achetaient Allô Police pour avoir la vérité, par exemple lorsqu'il était question de règlements de compte.»

Alors que la concurrence médiatique s'est développée, les publications en format tabloïd, imprimées sur papier journal, perdent aussi du terrain, au profit de magazines imprimés sur papier glacé.

«C'est difficile de prendre sa place à côté de géants comme Quebecor, qui contrôle des magazines comme 7 Jours, Le Lundi et Dernière Heure, des journaux comme le Journal de Montréal, mais aussi TVA et la radio», explique Claude Poirier.

Selon lui, la nouvelle formule, adoptée à l'automne, aurait déçu nombre de lecteurs assidus. «J'ai reçu beaucoup de courriers. Les vrais mordus de nouvelles judiciaires et policières ont lâché», soutient-il.

Fondée en 1953 par Robert Poulin, Allô Police a connu différents rédacteurs en chef, notamment André Robert, Jean Morin, Georges-André Parent et plus récemment Bernard Tétreault. Honni par certains, lu par beaucoup, Allô Police a traversé un demi-siècle au fil de l'actualité croustillante. «Dans les années 60-70, on publiait jusqu'à 200 000 copies», se souvient le journaliste et chroniqueur.

En 2000, Richard Desmarais, ancien directeur de CKAC à Montréal, s'associe à Jean-Pierre Rancourt, avocat spécialisé en droit criminel, pour faire l'acquisition du premier tabloïd d'information policière et judiciaire au Québec et fonder en 2001 l'entreprise Section Rouge Média inc., qui compte aujourd'hui une trentaine de publications.

«On avait fait des bons coups dans les dernières années, comme la trêve entre "Mom" Boucher et Frédéric Faucher [respectivement chefs des bandes criminalisées Hell's Angels et Rock Machine], ou le spectacle de Jean-Pierre Ferland et Ginette Reno lors d'un mariage organisé par les Hell's, poursuit Claude Poirier. Dans les derniers temps, c'était plus difficile, compte tenu de la compétition.»

La fermeture des deux publications ne causera la perte que de trois emplois dans l'entreprise, qui devrait pouvoir relocaliser les employés dans d'autres divisions. Section Rouge Média entend se concentrer davantage sur ses publications spécialisées, comme Ma Revue de machinerie et d'équipements agricoles, un créneau «où le Journal de Montréal n'ira pas», conclut Richard Desmarais.