Afghanistan - Le Canada espère du renfort de l'OTAN

Kaboul — À l'occasion de son sommet, lundi et mardi à Istanbul, l'OTAN devrait préciser dans quelle mesure sa présence militaire sera renforcée en Afghanistan. La question revêt une grande importance dans le pays, où la tenue d'élections démocratiques, prévue en septembre ou en octobre, dépend très largement des conditions de sécurité. Elle intéresse aussi directement le Canada, dans la mesure où celui-ci subit des pressions pour prolonger la mission de la plupart de ses 1750 militaires (le plus gros contingent de l'OTAN après les 1831 militaires allemands) jusqu'à après la tenue du scrutin afghan.

En principe, l'Alliance atlantique s'est déjà engagée à étendre le rayon d'action de cette Force internationale d'assistance à la sécurité (la FIAS, actuellement forte de 6500 hommes et femmes venus de 34 pays). «Je pense que l'OTAN fera ce qu'elle a dit mais, pour ce faire, j'ai besoin des capacités nécessaires», affirme en entrevue le général canadien Rick Hillier, qui assure le commandement de la FIAS depuis août 2003. «L'occasion stratégique de résoudre les problèmes de sécurité et de tenir des élections est immense, tout comme les attentes que cela suscite», souligne le militaire.

Actuellement, la force de l'OTAN est essentiellement concentrée dans la région de Kaboul. Quelque 250 militaires allemands se trouvent en outre à Kunduz, dans le nord du pays, et une poignée d'autres dans trois provinces de l'extrême Nord-Est.

On s'attend à ce qu'à Istanbul les pays de l'OTAN s'engagent à fournir rapidement des effectifs pour renforcer la FIAS dans ces régions. Plus tard, il est également question d'une présence de la FIAS dans le nord-ouest et l'ouest de l'Afghanistan, où elle prendrait notamment le commandement de deux «équipes de reconstruction provinciales», des unités qui sont actuellement sous le commandement de la «coalition», c'est-à-dire des forces armées qui combattent les talibans et al-Qaïda depuis octobre 2001.

Pas le premier rôle

Qu'en est-il du sud et de l'est de l'Afghanistan, où la guerre déclenchée en 2001 fait encore rage? «C'est très prématuré, répond le général Hillier. L'OTAN a déjà de la difficulté à réunir les troupes nécessaires pour maintenir la présence de la FIAS là où elle se trouve déjà ou pour l'expansion déjà envisagée.» Cette mission est très différente des autres missions de l'OTAN, en Bosnie et au Kosovo, fait par ailleurs remarquer Rick Hillier. «Ici, nous ne jouons pas le premier rôle. Nous appuyons un gouvernement souverain mis en place dans le cadre du processus de Bonn. [Les Afghans] jouent le premier rôle. Cela rend la mission un peu plus compliquée parce que nous devons en tout temps les consulter. Ici, il y a une structure gouvernementale [transitoire] qu'ils ont voulue», note le général.

«Nous avons [récemment] constaté une augmentation des incidents violents et leur effet, qui est d'accroître la peur chez les gens, raconte par ailleurs le militaire. Nous savons qu'il y aura des tentatives pour déstabiliser ou ralentir le processus électoral. Mais cela redouble notre détermination à aider les institutions afghanes.»

Il attribue ces incidents à trois groupes: les «terroristes» (surtout les talibans et le parti Hezb-i Islami de Gulbuddine Hekmatiyar, un puissant chef de guerre qui refuse le processus de Bonn), les éléments criminels et les (autres) seigneurs de la guerre, qui résistent au processus de désarmement et de démobilisation en cours.

L'industrie des stupéfiants engendre une compétition, parfois violente, entre ces différents groupes, «bien que nous ne soyons pas sûrs de ce qui cause telle ou telle attaque spécifique», ajoute Rick Hillier. Sans fournir de chiffres, le général Hillier signale que des attaques à la roquette ou à la grenade sont «régulièrement» commises contre la FIAS. «Très peu de seigneurs de la guerre ont été désarmés», poursuit-il. «Le programme ne fait que commencer», ajoute-t-il toutefois. En vertu d'un décret du président Hamid Karzaï, 40 % des hommes relevant des diverses milices irrégulières (sans compter, bien entendu, les «ennemis» assimilés au régime renversé en 2001) devraient avoir été désarmés et démobilisés avant la fin du mois. On est actuellement loin du compte. Et on vise comme objectif 60 % d'ici la fin de septembre. «Il faut que les seigneurs de la guerre comprennent que le processus est inévitable, que l'Afghanistan n'a qu'un gouvernement, qu'une armée et qu'une force de police, martèle Rick Hillier. Que cela prenne six, douze ou vingt-quatre mois, c'est ce que la population veut.»

Hommes armés

Le retard dans le programme de désarmement et de démobilisation vient de ce que nombre de «commandants locaux» tardent à fournir leurs listes d'effectifs tel que stipulé, si bien qu'on n'a encore qu'une idée approximative du nombre d'hommes en armes dans le pays. «Je ne veux pas donner de noms pour le moment, mais dans un avenir pas très éloigné, à moins qu'ils ne s'engagent dans le processus, les noms seront rendus publics, c'est certain.»

À une quarantaine de kilomètres de Kaboul, le journaliste du Devoir a pu constater cette semaine la présence intimidante d'hommes armés de fusils automatiques et relevant d'un «commandant local», lors d'une paisible réunion d'éducation civique destinée à expliquer les rudiments de la démocratie aux paysans.

À la mi-août, le général Hillier devrait céder son commandement à un militaire de l'EuroCorps, qui fournira alors le plus gros contingent de la FIAS. Bien qu'il refuse de faire le bilan du travail de cette force depuis qu'il en a pris les rênes, Rick Hillier affirme fièrement que «les soldats de l'ISAF ont apporté un niveau de confort psychologique aux gens, surtout à Kaboul, qui leur donne l'espoir que les choses vont s'améliorer — sinon pour eux-mêmes du moins pour leurs enfants; ils voient qu'ils ne sont pas seuls dans leur combat contre le terrorisme.»

Le moral des troupes canadiennes (surtout constituées par le «Groupe bataillon du 3e Royal 22e Régiment» de Valcartier, qui a pris en février le relais d'une unité de l'Ontario) paraissait élevé lors d'une patrouille à laquelle le journaliste du Devoir a été invité en début de semaine. Il faut dire que l'accueil qui leur est réservé par la population semble favorable dans l'ensemble, et carrément enthousiaste de la part des enfants.

Plusieurs militaires s'inquiètent toutefois ouvertement à l'idée de voir leur mission de six mois en Afghanistan prolongée de deux autres mois, sous la pression des autres membres de l'OTAN, dont les États-Unis.

Ce reportage a été rendu possible grâce à une subvention de l'ACDI.