Le NPD affaissé par l'élan du Bloc

À la suite des élections fédérales de 1997 et 2000, nombre d'observateurs ont prédit l'effondrement ou la disparition à plus ou moins brève échéance du Bloc québécois sur la scène fédérale. Dans les rangs du NPD, jusqu'à tout récemment, c'était aussi l'essentiel de l'argumentation stratégique de Jack Layton et de son adjoint québécois, Pierre Ducasse.

Ceux-ci soutenaient l'idée que les sociaux-démocrates québécois en avaient assez «de subordonner leurs idéaux à la question nationale» et que l'effritement du Bloc québécois laisserait toute la place à la relance du NPD au Québec. Le nouveau chef du NPD a lui-même déjà expliqué que le débat sur la question nationale québécoise était une chose du passé et qu'il fallait passer à autre chose.

Cette analyse, en plus d'être fondamentalement erronée, ne peut que mener le NPD tout droit à une écrasante défaite au Québec. Une fois de plus.

La force du Bloc et la question nationale

Le premier élément à mettre au clair, c'est la force indiscutable du Bloc québécois. Malgré certains reculs subis au cours de la dernière période, aux élections de 1997 et de 2000 notamment, le Bloc a toujours su maintenir une base d'appui très solide. Son soutien électoral n'a jamais baissé sous la barre des 35 % des suffrages exprimés depuis 1993: 49,5 % des voix en 1993, 37,9 % en 1997 et 39,9 % en 2000.

Le reflux de 1997 est à situer dans la foulée de l'échec référendaire de 1995, qui l'a incontestablement affaibli. Cela était inévitable. Le score de 2000 est quant à lui largement relié au refus du Bloc de prendre ses distances face à un Parti québécois critiqué de toutes parts. Les fusions municipales forcées, tacitement cautionnées par le Bloc, lui ont d'ailleurs fait perdre une bonne part d'appuis potentiels en 2000.

Toutefois, depuis ce temps, le Bloc a brillamment réussi à se démarquer sur plusieurs dossiers et à exprimer fortement la volonté populaire des Québécois: à propos des changements apportés à la Loi sur les jeunes contrevenants; en présentant lui-même un projet de loi visant à l'instauration de mesures anti-briseurs de grève dans le Code du travail fédéral; par rapport à la guerre en Irak; dans les dossiers des commandites, de l'assurance-emploi, des congés parentaux et du déséquilibre fiscal. Ce sont là quelques-uns des enjeux importants où le Bloc a réussi à combattre le gouvernement libéral, à marquer des points et à canaliser derrière lui l'opinion publique.

Plusieurs des positions prises par le Bloc québécois avaient également, au grand dam du NPD, un caractère social-démocrate. Conséquemment, l'explication fondamentale des sondages actuels, qui attribuent de 50 à 55 % des intentions de vote au Bloc québécois le 28 juin, prend d'abord sa source dans ces questions de fond où le Bloc a su capitaliser. Il n'y a donc pas que la faiblesse de l'adversaire libéral, dont la faible performance de Paul Martin, qui permette de comprendre cette remontée du Bloc.

D'autre part, l'excellente prestation de Gilles Duceppe au débat des chefs tenu en français ainsi que la solide campagne qu'il a menée au Québec viennent tout simplement consolider cet avantage du Bloc. Elles ne l'expliquent pas. La remontée du Bloc dans les sondages était déjà annoncée au début de 2004. Ces derniers succès sont des bonis qui viennent tout simplement renforcer la popularité de ce parti.

Le NPD face à un mur

Dans les circonstances, en ce qui concerne la réalisation d'une éventuelle percée du NPD au Québec, le défi lancé par Jack Layton et Pierre Ducasse s'avère illusoire. Le retour d'Ed Broadbent comme candidat dans Ottawa-Centre n'y change rien.

D'ailleurs, sur le plan de l'analyse, la première erreur est de comparer la nouvelle tentative de Jack Layton d'implanter le NPD au Québec à la période de 1985-88, où ce parti était précisément dirigé par Ed Broadbent. Effectivement, en 1988, le NPD a réalisé un score sans précédent au Québec avec 14 % des suffrages. Certains candidats ont même étonné: Rémy Trudel avec 37,8 % des voix dans Témiscamingue, Phil Edmonston avec 31,4 % dans Chambly, Claude Rompré avec 30,1 % dans Saint-Maurice. Un bon nombre d'autres candidats ont obtenu entre 15 et 30 % des voix.

Mais ce résultat de 1988 était surtout attribuable au fort mouvement de désaffection à l'endroit du Parti québécois. Une masse de travailleurs, de sociaux-démocrates, de femmes et de jeunes ont déserté ce parti entre 1982 et 1988. En ce sens, le NPD a pu bénéficier jusqu'à un certain point de cette désertion des troupes du Parti québécois. Or, en 2004, la situation est tout à l'opposé.

Non seulement le Bloc existe sur la scène fédérale, ce qui n'était pas le cas en 1988, ce parti souverainiste atteint actuellement un sommet inégalé de popularité dans les sondages. C'est tout à fait le contraire de ce qu'anticipaient Jack Layton et Pierre Ducasse.

De plus, la position du NPD au sujet du Québec, telle que révélée par la campagne, n'a guère changé. Alors que le NPD annonçait un cours nouveau sur le Québec, sa plate-forme électorale de 66 pages ne contient rien sur le Québec. C'est là un fait très révélateur.

Le fédéralisme asymétrique jusqu'à maintenant proposé par le NPD ne demeure également qu'une vision de l'esprit. Sur l'ensemble des dossiers, les positions du NPD ne vont pas nécessairement dans le sens de la défense du caractère particulier des revendications du peuple québécois. Elles soutiennent toujours plutôt une conception centralisatrice et pancanadienne des enjeux sociaux. Pour ce parti, selon le modèle du rapport de la commission Romanow, les normes et standards doivent être fixés par Ottawa et les provinces doivent s'y conformer, y compris le Québec.

Conséquemment, pendant que le NPD s'évertue à vanter les principes d'un fédéralisme asymétrique mais dans les faits centralisé, le véritable test en ce qui concerne la défense des intérêts du Québec s'est fait sur des enjeux concrets, dont celui du déséquilibre fiscal ou ceux portant sur la Loi sur les jeunes contrevenants ou les congés parentaux. Par rapport à toutes ces questions, c'est le Bloc québécois qui a pris les devants et exigé que le caractère particulier du Québec soit respecté. Quant au NPD, il est davantage demeuré un observateur, appuyant à l'occasion le Bloc en arrière-plan.

En ce qui concerne la loi C-20 (dite de la clarté référendaire), le nouveau chef Jack Layton s'est fourvoyé par rapport à ses déclarations faites au cours de la campagne à la chefferie. Il a effectué un virage certain sous la pression des autres dirigeants du parti, se refusant tout simplement à exiger le retrait de cette loi qui nie clairement le droit à l'autodétermination du peuple québécois. Pourtant, à son congrès de l'an 2000, après 40 longues années d'existence (!), le NPD a officiellement reconnu l'existence du peuple québécois. Une reconnaissance de principe mais contredite dans les faits.

Ajoutons à tout cela qu'au débat des chefs en français, la performance de Jack Layton a été désolante.

Enfin, il faut noter qu'au cours des quatre élections partielles tenues au cours de l'année 2002 et 2003, le vote en faveur du NPD s'est résumé à peu de chose: le 9 décembre 2002, 3,55 % de voix dans Berthier-Montcalm et 1,43 % dans Lac-Saint-Jean-Saguenay (contre 50,12 % et 48,12 % respectivement pour le Bloc); le 16 juin 2003, 4,20 % dans Lévis-et-Chutes-de-la-Chaudière et 3,3 % dans Témiscamingue (contre 35,1 % et 35,2 % pour le Bloc). Le NPD n'a donc rien démontré à ces quatre occasions. Sans compter qu'en 2002-03, le Bloc n'avait pas encore entrepris la remontée qu'il connaît aujourd'hui.

En définitive, dans un contexte de polarisation des intentions de vote entre le Bloc et le Parti libéral, il ne faut pas s'attendre à ce que le NPD réalise une percée au Québec, même petite. Nous sommes loin de la situation de 1988. La question nationale québécoise demeure au coeur de la situation et échappe au NPD. Non pas qu'il ne la comprenne pas. Il refuse tout simplement, comme il le fait depuis 1961, d'en tenir vraiment compte et de se porter à la défense des droits d'un peuple qu'il dit maintenant reconnaître.

En 2004, le Bloc occupe tout l'espace sur ce terrain. Le 28 juin, le NPD n'aura encore qu'un rôle de figurant au Québec.

À voir en vidéo