La passion du scrabble fait escale à Montréal

Le coup de génie, on le doit à Alfred Butts. Au début des années 30, Butts, un architecte new-yorkais réduit au chômage par la Grande Dépression et un fervent cruciverbiste, eut l'idée, dans le fol espoir de se refaire une santé financière, de mettre au point un jeu qui ne reposerait ni sur l'intelligence pure, comme les échecs, ni sur le hasard total, comme les dés. Ami des mots, il imagina un divertissement où il faudrait en concocter de longs et beaux mais où il faudrait aussi caser avec art les lettres plus rébarbatives.

Butts étudia minutieusement une édition du New York Times, calculant la fréquence d'utilisation de chacune des 26 lettres dans la langue anglaise courante pour leur donner une valeur proportionnelle à leur rareté, et il reproduisit les lettres sur de petits cartons. Ainsi naquit Lexico, qui, est-il besoin de le préciser, devait connaître un échec retentissant. Mais 20 ans plus tard, après que le truc eut passé par maints peaufinages (et après que Butts en eut cédé les droits... ), apparut le Scrabbleª. Depuis, le phénomène s'est montré aussi payant que le mot déshypothéquiez judicieusement placé en

O 1: 100 millions d'exemplaires vendus, en 35 langues.

Ce faisant, le scrabble — un terme qu'on pourrait rendre très librement par «chercher fébrilement tout en potassant ses tuiles comme un damné» — s'est imposé comme un divertissement instructif mais aussi comme un jeu où la compétition peut être fort intense, et on ne parle pas des traditionnelles engueulades de fin de soirée sur l'existence ou l'irrecevabilité de hi et de ih. Aussi, s'il y a plaisir de retrouver le tableau de 15 x 15 et les 102 tuiles, il y aura aussi un bon quota de pression alors que 700 des meilleurs joueurs en provenance d'une quinzaine de pays se réuniront, à compter de cet après-midi et jusqu'à vendredi prochain, au Complexe Desjardins de Montréal, à l'occasion des 31es Championnats du monde de scrabble francophone.

Et il ne faudra pas baboler.

Bien oui bien oui, baboler. Helvétisme: «buter sur les mots». L'un des maintes dizaines de nouveaux vocables accueillis lors de la dernière refonte quinquennale de L'Officiel du scrabble, la bible de la chose, en 1999, et à la mémorisation desquels doivent s'atteler tous les scrabbleurs qui prétendent à frôler l'évanescente perfection. Une refonte qui voit chaque fois la langue officielle s'enrichir d'une pléthore de régionalismes, ce qui a d'ailleurs donné lieu, en 1999, à l'entrée de termes bien de chez nous comme anovulant, boire (substantivé dans le sens de «tétée», qui peut donc faire boires), cenne, cinéparc, conventum, échiffer, emboucaner, empilade, endisquer, fudge, lousse, mémérer, parlure, piquerie, renipper et revirer.

Mais attention, si le scrabble compte son lot de néologismes dont, selon l'endroit où l'on se trouve, on s'étonne de l'existence, ce ne sont pas nécessairement eux qui posent problème, dit Germain Boulianne. «Une fois qu'on a constaté l'acceptation d'un terme qui nous est étranger, si on a à l'utiliser, on est certain qu'il est bon simplement parce qu'on se souvient de l'avoir vu. Le cas des québécismes est plus épineux. Ce sont des mots qu'on côtoie souvent dans la vie de tous les jours, et il est facile d'oublier, surtout en situation de match, si celui qu'on a devant nous est jouable ou non.»

Germain Boulianne est un sacré scrabbleur. Champion du Québec au cours de chacune des quatre dernières années, il a terminé au septième rang des Championnats du monde 2001 disputés à La Rochelle. Son objectif à Montréal, où il jouera en simple dans le tournoi Élite et en paires avec la jeune sensation du scrabble québécois, Guillaume Fortin: «faire mieux». Facile à dire, plutôt difficile à faire quand on se trimballe une moyenne par match de 99,6 %. C'est d'ailleurs ce qui rend la compétition si imprévisible: en fait de calibre de jeu, les dix ou quinze meilleurs sont très rapprochés les uns des autres, et une petite erreur de rien du tout peut coûter plusieurs rangs au classement.

Boulianne, qui a consacré trois heures par jour à son entraînement au cours des trois derniers mois, aura notamment dans son chemin le Français Franck Maniquant — tiens donc, un K et un Q —, champion du monde en titre qui n'avait, à La Rochelle, raté un premier meilleur score possible (le «top», en langage d'initiés) qu'au milieu de sa septième et dernière partie. «Les Français sont forts, et ils sont nombreux au sommet. Si l'un rate, il y en a un autre pour prendre sa place», dit Boulianne, dont la septième place a égalé la meilleure performance québécoise de l'histoire des championnats mondiaux, disputés depuis 1972.

Alors que les anglos jouent toujours en tournoi selon la méthode traditionnelle (chacun tire ses lettres au hasard et se débrouille avec, fussent-elles sept consonnes), les francos, eux, ont adopté la formule duplicate, qui stresse tant les joueurs du dimanche: deux minutes et demie par coup. En duplicate, tout le monde a les mêmes lettres et joue sur la même grille, ce qui empêche le hasard des tirages d'intervenir en faveur ou en défaveur de l'un ou de l'autre, et on marque les points qu'on a récoltés alors que le top, déterminé par un ordinateur qui ne se trompe jamais, est placé sur le tableau. Ainsi, par exemple, c'est dire qu'avec son 99,6 %, Germain Boulianne ne laisse en moyenne échapper que quatre points par rapport à un score parfait de 1000.

Mais non, jure-t-il, il ne connaît pas le dictionnaire par coeur. De larges pans, certes, mais pas le dico au complet. Du reste, s'il est utile d'en savoir le plus possible, on n'atteint pas les hautes sphères du scrabble sans un bon sens de la stratégie, une perception spatiale aiguisée et de solides dons de calcul. Le mot le plus long, ou le plus poétique, ou le plus recherché, ne sera pas toujours le plus payant. Un X ou un W sur la case «lettre compte triple», pour faire xi ou wu, rapportera souvent plus qu'une belle envolée lyrique.

Traducteur de profession, gagnant sa vie avec les mots, Germain Boulianne est d'ailleurs une exception, souligne Gaëtan Plante, lui-même joueur de fort calibre et président du comité organisateur de ces Championnats du monde de Montréal. «Contrairement à ce qu'on pourrait penser, la plupart des joueurs de pointe, au Québec en tout cas, sont des gens de chiffres: mathématiciens, informaticiens, comptables, etc.», dit-il. «C'est un jeu de possibilités, au delà du jeu de mots», opine Boulianne.

Le tout se met donc en branle à 13h aujourd'hui avec le Défi mondial, un match coupe-gorge mettant aux prises les 30 meilleurs joueurs Élite, où le fait de rater le top sur un coup provoque l'élimination automatique. Par la suite, toute la semaine en matinée et en après-midi, 22 matchs au total dans la catégorie Élite, en paires, en open et en blitz (une minute par coup). Il sera possible de jouer les matchs simultanément dans une salle du Complexe Desjardins adjacente à celles du tournoi et d'en discuter avec des experts.

Et défense de baboler.

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