Sarajevo, «la Petite Jérusalem»

Adossée à l'édifice religieux, la récente «mairie» des juifs de Sarajevo est beaucoup plus austère. Elle abrite l'ensemble des vastes activités de la communauté: association de femmes, aide scolaire pour les enfants, charité pour les démunis, point de rencontre pour les plus âgés. Ici, il n'y a ni caméras ni gardes à l'entrée. «Nous sommes aujourd'hui l'une des communautés juives les plus sûres au monde», se plaît à dire Dragica Levi, secrétaire générale de la communauté. «Nos portes sont ouvertes à tous et l'étaient de la même façon pendant le siège de la ville en 1992-95. Au plus fort de la guerre, nous n'étions plus que 365 juifs à Sarajevo. Aujourd'hui, la communauté compte 1200 membres dans le pays, dont 700 dans la capitale. Mais avant l'Holocauste et la Seconde Guerre mondiale, nous étions 11 000. On ne disait pas "Sarajevo" mais "la Petite Jérusalem".»

L'histoire des juifs de Sarajevo, comme celle de tous les juifs de la planète, est faite de migrations. Les premiers juifs des Balkans sont venus d'Espagne, à la fin du XVe siècle. La reprise de l'Inquisition en 1481 et la reconquête de la ville de Grenade par les rois catholiques en 1492 chassent définitivement les juifs de la péninsule ibérique. La plupart d'entre eux trouvent asile chez les Turcs ottomans, dont l'empire tolérant à l'égard des peuples minoritaires s'étend sur une grande partie du sud-est de l'Europe. De cette descendance lointaine, les juifs des Balkans ont conservé un manuscrit unique du XIIIe siècle, la Hagada, sorte de manuel d'histoire et de sociologie des juifs jusqu'au Moyen Âge, dont les miniatures représentaient déjà la Terre sous la forme d'une sphère. Autre réminiscence de ce passé lointain, le ladino, une langue proche de l'espagnol du Moyen Âge, encore parlée par quelques rares anciens et chantée par les artistes juifs de Sarajevo.

Dans la grande salle de la «mairie», il est midi, et un haut-parleur déverse en ladino la voix d'un chanteur invisible à la quarantaine de convives qui s'apprêtent à passer à table. 55 ans, petite barbe et longue chevelure blanche, Jozef Abinun, le cuisinier, propose chaque jour ses spécialités. «Ici, il n'y a que des habitués, qui ne paient qu'un prix modique pour le repas. C'est une des oeuvres de la Benevolencya, notre société de charité. Pendant le siège, nous servions chaque jour 350 repas gratuits aux habitants de Sarajevo, sans distinction de confession ou d'origine. Au début, on préparait une soupe avec les herbes et les légumes plantés dans le jardin de la synagogue», exposé au tir des batteries serbes. Pendant la guerre, la Benevolencya a aussi abrité trois pharmacies, des médecins, des infirmières et la radio de la communauté, seul moyen de communication avec l'extérieur, qui relayait les messages personnels vers le monde entier par l'entremise des radios des communautés juives de Belgrade et de Zagreb. Mishel Danon a vécu cette période en tant que magasinier de la Benevolencya. Il a dormi là, sur un canapé, pendant deux ans. «Notre appartement était sur la ligne de front mais ma femme a voulu rester là-bas pour le garder. Nous ne nous sommes presque pas vus de toute la guerre.» Mishel se souvient des quelques juifs qui ont défendu Sarajevo les armes à la main, aux côtés des Musulmans bosniaques. Ils étaient peu nombreux. «Nous n'avions pas de lien avec cette guerre», dit-il.

En première ligne, à moins de 20 mètres des positions serbes, se trouvait aussi le cimetière juif de Sarajevo, l'un des plus anciens d'Europe. On y reconstruit aujourd'hui la chapelle bombardée, mais il est déconseillé de se promener aux alentours. On croit qu'il reste des mines antipersonnel sous l'herbe folle. Il y a un an, quelques tombes ont été profanées. Un geste que Dragica Levi ne comprend toujours pas. «Les gens de Sarajevo vivent à l'occidentale, mais depuis la fin de la guerre, des associations étrangères essaient d'importer un islam fondamentaliste qui n'a aucune racine culturelle ici.» Pour ces associations, il est facile d'exploiter le désespoir en promettant des jours meilleurs. Car tous en Bosnie, juifs, Musulmans bosniaques, roms, catholiques croates et orthodoxes serbes, subissent de plein fouet la corruption et la crise économique de l'après-guerre.

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